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La ruine et le spectateur - Le potentiel de la désuétude

Dernière mise à jour : 31 oct. 2023

“Je vois des bâtiments qui s’écroulent à Glasgow, je me demande où vont les gravats. Je découvre qu’ils sont écrasés et utilisés pour construire des nouvelles rues piétonnes - on marche sur les fantômes des tours de béton”. Cette citation tirée d’un entretien entre Cyprien Gaillard et Jonathan Griffin dépeint l’image d’une ruine renversée, une dialectique de construction et de démolition. On la rencontre en ville, parmi les gravats d’un bâtiment en construction, ou au détour d’une promenade dans la nature; son ombre se devine partout là où l’homme a laissé son empreinte.


Le mot “ruine” a deux facettes. La ruine est un processus de dégradation, la cause de la perte de quelque chose. Un mouvement actif de destruction. Le mot est dérivé du latin ruina, désastre, accident violent cause de dépravation. La ruine est également un édifice effondré, un vestige d’une chose autrefois complète, c’est un état de fait, une conséquence du travail du temps et des éléments. Ainsi, le mot porte à la fois le visage d’un objet passif, témoin et victime d’actions extérieures à lui, et celui de l’action de démantèlement d’une chose inscrite dans le temps. L’objet “ruine” se situe à la frontière entre ce qui survit et ce qui vit. C’est précisément le retrait de la ruine du monde actif qui représente une invitation à la transgression et au mouvement, en représentant un portail vers le passé, reflétant circulairement le futur.


Bibliothèque “Energetik”à Tchernobyl, Laurent Michelot, 2020


Une apparente passivité


Par son inscription dans le temps mais également sa survie du passé, la ruine invite le spectateur à la méditation sur la mort, la finitude de l’existence. La ruine peut devenir un lieu de fuite, un endroit où l’individu se pose en retrait de la vie en société, passif dans sa condition d’être fini. Une dialectique propre à la ruine est le triomphe inévitable de la nature face à la résistance des constructions humaines. Dans son essai La ruine, Georg Simmel pose que “l’architecture est le seul art dans lequel la lutte entre la volonté de l’esprit et la nécessité de la nature trouve un point d’équilibre, la paix entre mouvement élévateur de l’esprit et mouvement gravitationnel de la nature”. La ruine serait la manifestation physique de cette lutte. Sartre identifie un mimétisme entre la désintégration d’objets matériels et la finitude de l’homme. Il écrit dans Le Sursis que “la mort est inscrite dans les hommes, la ruine est inscrite dans les choses”. La ruine inspire deux sortes de mélancolies. Tout d’abord, le spectateur peut éprouver la mélancolie d’époques révolues. Les débris de bâtiments rappellent ceux qui les occupaient, leurs croyances, leurs aspirations. La deuxième mélancolie peut se produire postérieurement, lorsque la première se reflète sur le spectateur lui-même. Il éprouve la tristesse de sa propre mort, inscrite dans la ruine.


Cette passivité peut être aussi analysée sous le prisme d’une déconnexion initiale du spectateur de la ruine avec le reste du monde. La ruine est un lieu de retraite et d'introspection, le théâtre de réflexions sur la vie et la mort. Le spectateur se trouve plongé dans un environnement en retrait des activités de la société. Diderot, suite à sa rencontre avec le tableau d’Hubert Robert Grande Galerie éclairée du fond à l’occasion du Salon de 1767 écrit: “si le lieu d’une ruine est périlleux, je frémis. Si je m’y promets le secret et la sécurité, je suis plus libre, plus seul, plus à moi, plus près de moi.” La solitude qu’inspire la ruine peut être physique, en tant que lieu en marge de la société, mais elle peut être aussi psychologique. La solitude qu’éprouve Diderot est presque artificielle dans cette situation. Il admire seulement la représentation d’une ruine, entouré du fourmillement des salons d’art de l’époque. Il éprouve l’imaginaire invoqué par l’idée de ruine, à travers une représentation artistique. On retrouve la conception romantique du poète qui s’aventure dans une nature sauvage, qui se perd dans un environnement hostile. On peut comparer Diderot et ses paysages de ruines à Rousseau et sa description du lac de Bienne dans les Rêveries du Promeneur Solitaire. La nature offre un sanctuaire, et reflète l’état d’âme du promeneur : l’éloignement de la société et la confrontation à la mort imminente.


Vue imaginaire de la grande galerie du Louvre en ruines, Hubert Robert

Une tentative de dialogue


Par la matière des ruines, le spectateur est celui qui voyage dans le temps. Dans Ruins, Brian Dillon écrit que les “ruines représentent plusieurs paradoxes temporels et historiques (...). La ruine, malgré son état de décomposition, nous survit (...). Les ruines font partie de la longue histoire du fragment, mais la ruine est un fragment avec un futur”. La ruine invite à la méditation par ses nombreuses contradictions. Si cette expérience de la ruine semble isoler le spectateur dans ses propres affects, elle le pousse néanmoins à dépasser son individualité en méditant sur la temporalité du monde qui l’entoure.


C’est à travers l'œil attentif du spectateur que la ruine revit. La ruine est considérée comme objet défectueux, indésirable souvent. En ville, elle doit être démolie pour laisser place à de nouveaux édifices. En droit civil, la définition du bâtiment en ruine sert à définir un régime d’indemnisation des victimes d’accidents. Le bâtiment en ruines est un désagrément, un obstacle, un danger. Quand devient-elle quelque chose de plus intéressant qu’un tas de pierres? Certaines disciplines, comme l’archéologie, y sont consacrées. La notion de patrimoine, processus actif de recensement des objets hérités du passé, représente un dialogue entre les générations. Le dôme de Genbaku à Hiroshima était la seule construction à rester debout après l’explosion de la bombe atomique. La ville étant maintenant intégralement rebâtie, seul persiste ce dôme, converti en mémorial, rappelant que ces nouvelles constructions reposent sur les gravats d’une ville rasée. Entouré d’un parc, ce lieu représente un havre de paix et de résistance contre l’oubli.


Le spectateur a ainsi souvent une expérience médiée de la ruine, par un travail scientifique de chercheurs, mais la ruine est parfois instrumentalisée pour induire des émotions. Nombreuses sont les interprétations et invocations artistiques de la ruine. Cette idée peut sembler au premier abord paradoxale. La ruine est un contresens artistique, elle représente la destruction de l’architecture, le triomphe ultime de la nature sur l’art. Représenter la ruine revient à représenter la fin de l’art. Pourtant, on est souvent invité à avoir un rapport médié à la ruine. Elle fascine. La représentation pose des questions sur l’angle par lequel l’artiste choisit de transcrire l’objet, dans quel décor ou sous quelle forme elle est donnée à voir. Si la ruine en elle-même peut être analysée, toutes ces décisions artistiques sont pleines de sens, et constituent un partage de perspective par l’artiste. Le spectateur est guidé par le pinceau de l’artiste. La reproduction et le dialogue avec la ruine ne sont pas suffisants pour déterminer un rapport actif du spectateur à la ruine. Comment donner à voir quelque chose qui est par essence détruit et incomplet ?


Ce paradoxe est trop présent lorsqu’on examine une obsession trop marquée pour les ruines: les fausses ruines dans le paysagisme. Historiquement, le but de ces constructions était de recréer artificiellement l'expérience romantique de la ruine. Cela s’incarne dans l’idée du “pittoresque”, la création artistique de quelque chose qui peut sembler authentique mais qui n’est en réalité que le fruit d’une fabrication. On peut notamment penser aux jardins à l’anglaise, parfois parsemés de fausses ruines. L’artiste Cyprien Gaillard affirme que “lorsque je dis ne pas être romantique, c’est parce que je ne veux pas simplement contempler un paysage. J’essaye d’interagir avec ce paysage, de ne pas m’arrêter à sa représentation. Je préfèrerais être un urbaniste romantique, que, par exemple, un artiste romantique”. Gaillard revendique un dialogue avec la ruine qui dépasse une reproduction ou la représentation, il veut au contraire imaginer l’espace dans toutes ses dimensions, et ne pas s’arrêter à figer la ruine dans son concept. En voulant reconstituer la ruine de toute part, le spectateur la dénature.



Nightlife, Cyprien Gaillard

Une création naturelle de ruines


Une piste pour saisir la ruine sans la dénaturer est l’idée de ruine potentielle. Il s’agit d’une façon de regarder le monde en considérant que tout est ruine en devenir. Les tableaux d’Hubert Robert représentant le Louvre en sont l’exemple parfait. Le musée y est représenté d’abord abritant des ruines dans le cadre d’expositions, et se métamorphosant lui-même en ruine. Si la représentation de la ruine semble être un paradoxe artistique, elle représente en elle-même le mouvement de la nature contre l’humain. La peinture de la ruine potentielle reflète les dynamiques de création et de destruction de la nature. Mais on peut également remarquer un rôle actif de l’homme dans la création de la ruine, et pas seulement dans ses représentations ou interprétations.


La ruine n’est pas seulement un processus lent, elle porte parfois la marque d’une action ou inaction de l’homme. Cette action peut être un accident, un abandon ou parfois même un acte délibéré. Il existe donc une possibilité de création active de la ruine par le spectateur, devenu acteur. Dans son livre Hiroshima mon amour, Marguerite Duras écrit: “Comme toi, moi aussi, j'ai essayé de lutter de toutes mes forces contre l'oubli. Comme toi, j'ai oublié. Comme toi, j'ai désiré avoir une inconsolable mémoire, une mémoire d'ombres et de pierre. L'ombre « photographiée » sur la pierre d'un disparu de Hiroshima.” Dans cette scène, le spectateur revisite la ruine, synonyme de violence, pour lutter activement contre l’oubli. Le roman permet également au lecteur de revisiter les ruines d’une ville entière. L’extrait parle aussi bien de la “pierre” que de “l’ombre”. Ce n’est pas seulement la manifestation physique de la ruine qui est citée, l'autrice explore les parts d’ombres, les non-dits. Le spectateur est ramené à son propre rôle de créateur de ruines.


Parfois il s’agit d’un accident: la ville de Tchernobyl en est la preuve. Aujourd’hui déserte, visitée par certains aventuriers téméraires et conquise par une nature résiliente qui reprend ses droits, elle est le résultat non d’un processus lent de destruction, mais d’un instant éclair qui a écrasé une région entière. La ruine porte alors la marque des insuffisances de l’esprit humain, de son besoin de puissance et d’énergie. Elle est le signe de cette chute. La ruine peut également être le résultat d’un abandon délibéré d’un lieu. Dans son article “La présence des petits bâtiments en ruine dans les Alpes-de-Haute-Provence”, le géographe Quentin Morcrette remarque un nombre important de bâtiments en ruines, lié à l’abandon de la région par une partie de ses habitants, forcés à se déplacer suite à la surexploitation des terres.


Enfin, la ruine elle-même se renouvelle et se réinvente, elle peut représenter la possibilité de réinvention par la décomposition. On connaît tous la phrase de Lavoisier: “rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme”. La ruine présente une possibilité de réinvention. Cette opportunité peut être vue de deux façons en étudiant la notion de “friche”. Dans le domaine de la géographie urbaine, le terme de “friche” est utilisé dans des études examinant la possibilité de réaménagement et de réhabilitation des espaces désuets. C’est ce que décrit Cyprien Gaillard lorsqu’il découvre qu’on “marche sur les fantômes des tours de béton”. Pourtant, Quentin Morcrette identifie une définition originelle de la friche très différente, il s’agirait d’un “champ, un espace agricole récemment abandonné et laissé à la végétation spontanée”. Ainsi, en géographie rurale, “l’enfrichement” est plutôt un terme désignant le développement de zones de végétations mixtes sur des zones abandonnées.


La ruine devient le lieu où la nature reprend ses droits et son équilibre, il ne s’agit pas seulement de destruction, de mouvement “gravitationnel” de la nature, mais plutôt de la consécration d’un mouvement de réinvention des créations humaines. Par la ruine, le spectateur peut s’interroger sur sa propre définition des lieux souvent considérés comme synonymes de mort. En se plongeant dans la ruine, le spectateur se trouve dans un entre-deux: entre nature et culture. Il peut alors remettre en question l’idée de reconstruction et de destruction. Comme le dit Simmel: la ruine est “l’œuvre humaine et [...] celle de la nature”, un travail à quatre mains.


Si la ruine semble au premier regard inviter à la contemplation passive de la mort, isoler le spectateur dans un espace soustrait au monde sans cesse actualisé et en construction, elle est pourtant l’objet de représentations, de peintures, de reproductions. L’attrait de la ruine pour le spectateur n’est pas seulement synonyme d’une solitude profonde de l’être humain, mais surtout une invitation au voyage, au dialogue et au renouvellement. Magnétique, la manifestation matérielle de la désuétude invite à l’action et à la création artistique. S’y intéresser implique revaloriser l’inutile, l’oublié, le défectueux. Elle nous rappelle que tout ce qui n’a pas d’utilité marchande n’est pas à écraser. Elle se devine dans les bâtiments en construction, dans les terrains où la nature a repris ses droits, dans les musées, eux-mêmes remplis d’objets en ruines. Elle est souvent le produit de l’action humaine, de la violence ou de l’inaction. Le spectateur est lui-même auteur de ruines. Il progresse dans le monde autour de leur ombre.




Bibliographie

La présence des petits bâtiments en ruine dans les Alpes-de-Haute-Provence, Construction diachronique d’un paysage de l’entre-deux, Quentin Morcrette (2014) Carnets de Géographes, Open editions, disponible ici: https://journals.openedition.org/cdg/538


Oeuvres choisies de Diderot. précédées de sa vie. Tome 2 / par M. F. Génin, Diderot (1847), F.Didot Frères


Ruins, Brian Dillon (2001), Whitechapel Gallery ; MIT press


The ruin, Georg Simmel (1911), The Hudson Review, Vol. 11, No. 3


New Romantic: In conversation with Jonathan Griffin, Cyprien Gaillard (2010)


Ruines et retraite, de Diderot à Volney, Geneviève Cammagre (2016), Dix-Huitième siècle (n°48)


Sursis, Sartre (1945), Gallimard


Rêveries du promeneur solitaire, Jean-Jacques Rousseau (1782)


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