Entretien avec François Jullien : la démarche philosophique du vis-à-vis
- William Faltot
- il y a 3 jours
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Dernière mise à jour : il y a 17 heures
François Jullien est un philosophe contemporain, helléniste et sinologue. La démarche entreprise par l'essayiste a été d’étudier la Chine pour « mieux lire Platon ». C’est à cette occasion qu’il développe l’attitude philosophique du vis-à-vis : mettre en regard deux cultures, sans les comparer, sans réduire leurs différences, ni chercher à les hiérarchiser l’une par rapport à l’autre. Le vis-à-vis permet de créer un écart, un espace réflexif nourri par la tension existant entre la différence des concepts de deux cultures pour les faire travailler les uns par rapport aux autres. Au cours de cet entretien à Cerisy, nous avons eu l’occasion de comprendre en quoi la philosophie grecque délaissait le “Vivre” : un des grands thèmes de l’auteur ; en quoi la diversité des langues était essentielle pour “dé-coïncider” du paradigme ; mais aussi quels étaient les écueils à éviter lors de l’usage de cette démarche philosophique qu’est le “vis-à-vis”.
Cette démarche, François Jullien l’a appliqué entre la Grèce et la Chine de sorte à formuler une “philosophie du Vivre”, ayant abouti à la publication de la synthèse de son œuvre s’intitulant Vivre Enfin en 2025 (1). Ce que l’auteur a appris de la Chine, c’est une vision de la vie comme flux, comme respiration (terme utile en ce qu’il représente l’alternance entre phases d’inspiration et d’expiration, marquant des “phases” dans ce processus). Cette conception étant mobiliste, montrant une vie en perpétuelle évolution, elle vient se heurter à la fixité de l’Être que l’on retrouve dans l’ontologie grecque. Le philosophe nous explique en effet que : « la pensée de l’Être, pensant en termes d’étant, c’est-à-dire ce qui pourrait s’isoler par leur caractère propre, fait obstacle à la pensée du vivre qui est du flux, et qui est du flux diffus, qui ne se laisse pas comme ça enfermer dans des entités. » (2).
La langue chinoise, basée sur une conception du temps comme processus, a donc une plus grande propension à traduire cette évolution face à la fixité de la langue grecque dont le logos (en grec ancien λόγος) exige des définitions déterminées et immuables : des Idées. Ces langues ont, pour François Jullien, une propension : « à épouser le flux des choses plutôt qu’à construire dans l’esprit. » (3).
Il critique donc cette focalisation des Grecs — depuis Platon — sur la connaissance ontologique, au détriment de la compréhension du “Vivre” : de l’expérience vécue. La caractéristique de cette approche, qu’il dénonce ici, est d’être “pensante” : de synthétiser un universel abstrait. Au lieu d’amener à la réflexion, elle restitue donc une réponse d’ores et déjà pensée. Cependant, il ne prêtera pas cette caractéristique à la littérature qui a, selon lui, “récupéré” le Vivre. En effet, — comme il l’expose dans sa dernière publication Puissance du Pensif, ou comment pense la littérature ? (2025) (4) —, la littérature est “pensive” en ce qu’elle fait penser le lecteur et lui permet d’atteindre, à ses sommets, un universel — cette fois — intime qui, lui, est vécu (5) — souvent par l’exemple, la mise en situation d’un personnage. Cette caractéristique, héritée de ce délaissement par les grecs du Vivre, traverse selon lui l’histoire de la littérature, des tragédies grecques antiques à la poésie et aux romans contemporains.
Comment dire le Vivre si notre langue pense l’Être avant même que nous nous exprimions ? C’est à ce stade que la démarche du vis-à-vis prend tout son sens. Selon le philosophe, le problème de nos langues européennes c’est qu’elles : « distinguent des cas, des déclinaisons, des temps, des modalités : subjonctif, indicatif, etc. faisant que quelque chose du flux foncier se trouve comme ça dispersé en entités distinctes qui, donc, gênent l’appréhension de cette globalité en constante transition qu’est la Vie. » (6).
Choisissant ainsi — pour grossir le trait — entre la connaissance et l’expérience, bien qu’il ne s’agisse pas de les opposer. Le concept phare, développé par le philosophe, est la “dé-coïncidence” : un néologisme exprimant la transformation silencieuse qui crée un écart avec la coïncidence qui, selon Bompied, consiste en l’adéquation parfaite avec l’idéologie (7). C’est dans cet écart qui se creuse que peut naître la pensée. Tout comme le philosophe “dé-coïncida” de la Grèce en se confrontant à la Chine, la pratique du vis-à-vis entre différentes cultures est une opportunité de questionner le logocentrisme de nos discours. C’est en “dé-coïncidant” de ces tendances, de ces biais de confirmation que peut naître, dans la tension des cultures, une pensée radicale, précise et novatrice, questionnant ses fondements et ses acquis : ses propres évidences.
La destruction de la Tour de Babel est en fait une bénédiction : sans la diversité des langues, la pensée finit par se tarir. Si cette diversité entraîna de l’incompréhension et du conflit, ce n’est que parce que les êtres humains — plutôt que de mettre en vis-à-vis les différentes pensées composant leurs cultures — ont fini par les comparer. Par là, ils les ont limitées à leurs différences, alors jugées indépassables, plutôt que de voir les ressources que cet écart pouvait offrir.
Lors de notre échange, nous avons proposé au philosophe de mettre en vis-à-vis sa propre pensée avec celle d’un philosophe japonais : Nishida Kitaro. Celui-ci chercha à s’écarter de même de l’ontologie et de sa fixité empêchant de penser le Vivre. Tout du moins, il dressa une ontologie “différente”, portant le nom de “mésologie” (en japonais fudogaku) : une science se situant entre la géographie et l’ontologie en ce qu’elle étudie les milieux humains (8). Cette préoccupation s’explique par le fait que le grand concept nishidien est le lieu (basho) qu’il définit comme étant constitué de son contenu. Il utilise donc ce concept pour penser l’humain, qu’il décrit alors comme un tel (9), dont le contenu serait ses relations, desquelles naîtrait son identité par inter-détermination. En ce sens, l’identité humaine serait fluide, évoluerait à mesure que nos
relations changent, impliquant qu’elle ne pourrait se définir qu’en tant que nexus social.
Il était donc intéressant d’exemplifier le vis-à-vis avec ces deux concepts : le lieu nishidien et l’écart selon François Jullien. Des concepts se ressemblant, certes, mais aux différences irréductibles. Le lieu nishidien est, au sens ontologique du terme ; là où l’écart n’est pas, en ce qu’il s’inscrit dans la relation. L’écart est donc un entre deux, comme l’explique François Jullien dans Altérités (10) : « Nous ne savons pas penser « l’entre » précisément parce que cet entre n’est pas de « l’être » [...] il n’a donc pas d’en-soi, n’a rien de propre, il est sans essence ni propriété. Il échappe à la détermination de l’être et ne peut être caractérisé » (11).
Pour nous répondre, le philosophe commence par nous rappeler que la notion d’écart est partagée par les deux cultures : chinoises et japonaises. Il existe en effet un caractère sino-japonais pour exprimer l’ “entre”, noté 間 et composé du radical 門 : la porte à deux battants, et 日 : le soleil, ou dans sa version la plus ancienne 月 : la lune 閒 (Japon Infos, 2014). La lumière s’esquisse entre les deux battants de la porte, la pensée travaille dans l’écart. En l'occurrence, les deux battants de notre porte ne sont autres que les philosophes François Jullien et Nishida Kitaro. Ces pensées de l’écart et du lieu participent, par exemple, à combattre un paradigme européen : l’individualisme. Elles y participent en montrant chacunes que la pensée naît en “dé-coïncidant”, dans la confrontation de ses idées avec celles d’autrui. Plus loin encore, en tant que nous nous définissons par nos interactions, il est presque impossible de nous détacher d’autrui dont la présence est même intériorisée. Cependant, François Jullien nous alerte sur un point. Il rappelle en effet le contexte historique dans lequel s’inscrit Nishida Kitaro. En tant que membre de l’Ecole de Kyoto, il fût lié au nationalisme japonais, qui mena à la Seconde Guerre mondiale dans cette région du monde.
« Le risque serait de refermer l’écriture sur une sorte d’identité culturelle et
Nishida c’est ce qu’il fait, c’est le « nippon » : le japon revendiquant son identité. » (12)
Nous parlons en effet volontiers de “la Grèce”, de “la Chine” ou encore du “Japon” mais leurs pensées ne sont pas réductibles à des caractéristiques culturelles : chaque auteur, chaque courant de pensée, chaque culture possède ses spécificités qu’une tendance globalisante aurait pour caractéristique de gommer.
« Cela implique, que tout en réfléchissant sur l’écart des langues et donc les fécondités, les ressources qui en découlent, de ne pas les ré-enfermer dans des identités nationales. » (13)
Nous pouvons donc conclure sur la démarche du vis-à-vis en philosophie : son but est, en effet, de faire dialoguer les idées, dans leur nuances et leurs précisions, non dans l’approximation. Ceci explique pourquoi l’itinéraire sinologique de François Jullien a été si long, avant de pouvoir entreprendre un vis-à-vis à aussi grande échelle qu’entre les cultures grecque et chinoise. Il lui a fallu des dizaines d’années de maîtrise sur ces deux cultures avant de pouvoir les faire dialoguer. Il est donc essentiel de retenir qu’une pensée, bien que s’inscrivant dans un contexte, est irréductible à une identité nationale, cette tendance qu’a eu l'École de Kyoto dont faisait partie Nishida. Ce qui expliqua, entre autres, les affinités entre son élève Nishitani et le philosophe allemand Heidegger, connu lui aussi pour son nationalisme porté par le NSDAP (14).
Notes :
(1) François Jullien, Vivre Enfin, Paris, PLON, 2025.
(2) Extrait de l’entretien du 30 Juin 2025 avec le philosophe lors de son colloque au Centre Culturel International de Cerisy : « De la dé-coïncidence à la vraie vie, Rouvrir des possibles avec François Jullien », du 28 Juin au 4 Juillet 2025. Organisation : Linda Branco, Esther Lin, François l’Yvonnet et Nicolas Schwalbe.
(3) Ibid.
(4) François Jullien, Puissance du Pensif : ou comment pense la littérature, Paris, Actes Sud, 2025.
(5) Jean-Pierre Bompied, Pascal David, Ressources Conceptuelles à travers le chantier philosophique de François Jullien, Paris, Editions de l’Observatoire, 2025. pp.237-240.
(6) Extrait de l’entretien du 30 Juin 2025 avec le philosophe lors de son colloque au Centre Culturel International de Cerisy : « De la dé-coïncidence à la vraie vie, Rouvrir des possibles avec François Jullien », du 28 Juin au 4 Juillet 2025. Organisation : Linda Branco, Esther Lin, François l’Yvonnet et Nicolas Schwalbe.
(7) Jean-Pierre Bompied, Pascal David, Ressources Conceptuelles à travers le chantier philosophique de François Jullien, Paris, Editions de l’Observatoire, 2025. pp.59-64.
(8) Jacynthe Tremblay, Philosophes Japonais Contemporains, Montréal, Presses Universitaires de Montréal, 2010.
(9) Jacynthe Tremblay, Je suis un lieu, Montréal, Presses Universitaires de Montréal, 2016.
(10) François Jullien, Altérités, de l’altérité personnelle à l’altérité culturelle, Paris, Gallimard, 2021.
(11) François Jullien, Altérités, de l’altérité personnelle à l’altérité culturelle, Paris, Gallimard, 2021. Chapitre VII, §3.
(12) Extrait de l’entretien du 30 Juin 2025 avec le philosophe lors de son colloque au Centre Culturel International de Cerisy : « De la dé-coïncidence à la vraie vie, Rouvrir des possibles avec François Jullien », du 28 Juin au 4 Juillet 2025. Organisation : Linda Branco, Esther Lin, François l’Yvonnet et Nicolas Schwalbe.
(13) Ibid.
(14) Jacynthe Tremblay, Philosophes Japonais Contemporains, Montréal, Presses Universitaires de Montréal, 2010.
Bibliographie :
François Jullien, Altérités, de l’altérité personnelle à l’altérité culturelle, Paris, Gallimard, 2021.
François Jullien, Puissance du Pensif : ou comment pense la littérature, Paris, Actes Sud, 2025.
François Jullien, Vivre Enfin, Paris, PLON, 2025.
Jacynthe Tremblay, Je suis un lieu, Montréal, Presses Universitaires de Montréal, 2016.
Jacynthe Tremblay, Philosophes Japonais Contemporains, Montréal, Presses Universitaires de Montréal, 2010.
Jean-Pierre Bompied, Pascal David, Ressources Conceptuelles à travers le chantier philosophique de François Jullien, Paris, Editions de l’Observatoire, 2025.
Le Kanji 閒, Japon Infos, 2014 : https://www.japoninfos.com/le-kanji-%E9%96%93-11102014.html
L'auteur :
William Faltot est étudiant en licence de philosophie à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Son projet est d'étudier la variation de la pensée entre les cultures, ce qui l'a naturellement mené à travailler sur François Jullien. Il a également écrit des articles sur l'Humanisme avec l'association MUMA France.



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