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« De la philosophie du String »



Le string est un vêtement qui ne tient qu’à un fil, mais ce fil traverse toute une culture. On l’enfile sans y penser, on le cache, on le montre parfois, mais autour de lui se tissent déjà des jugements, des fantasmes, des procès. Qu’un tribunal ose exhiber le string d’une plaignante pour en faire une preuve de consentement (1) , créant une vague colère des populations sur les réseaux sociaux (2) avec le hashtag « LE STRING N'EST PAS UN CONSENTEMENT DE VIOL  » et l’on comprend que ce minuscule sous-vêtement est devenu, malgré lui, un document politique. C’est ce paradoxe qui le rend philosophiquement intéressant : plus le tissu disparaît, plus les discours s’alourdissent.


La démarche du philosophe Africain Boa Thiémélé Ramsès (3) dans son ouvrage La philosophie du Dos paru aux éditions KEMIT montre comment partir d’un détail du corps – le dos, le visage, les fesses, la main, jusqu’à l’anus et le WC – pour penser nos mentalités. À son école, la « philosophie du string » : c’est l’extension d’une méthode, plus qu’une provocation gratuite . Prendre au sérieux ce que la culture déclare trivial, c’est déplacer le centre de gravité de la pensée. Si le dos permet de penser le refus, la fuite ou la vulnérabilité, le string permet de penser un autre point névralgique : la zone où se croisent le désir, la honte, le contrôle et la liberté.


Pour beaucoup de femmes, le string est un simple choix de confort ou d’esthétique. Pour d’autres, il est un symbole de sensualité assumée. Mais pour la société, il devient trop souvent un indice : de moralité, de « sérieux », de respectabilité, de laisser faire. Le cadrage change selon qui le regarde : celui qui porte le string y voit parfois une manière d’habiter son corps, celui qui le juge y projette sa peur d’un corps féminin indiscipliné. La question n’est donc pas « faut-il porter un string ? », mais « pourquoi le sous-vêtement d’une personne devient-il un argument contre elle ? ».


L’histoire récente regorge d’épisodes où un string sert de prétexte comme le viol . Prétexte pour sexualiser une femme politique par photomontage comme ce fut le cas :

« Malgré elle, Maria Elena Boschi s’est fait un nom à l’échelle internationale. Une photo de sa prestation de serment l’a faussement fait apparaître avec un G-string dépassant de son pantalon au moment d’apposer sa signature sur les documents officiels . Il n’en fallait pas plus pour déclencher une vague de commentaires dégradants sur la ministre et de remarques désobligeantes sur l’Italie.» (4)

Dans ce cas précis , le tissu ne cache plus rien : il révèle l’obsession de contrôler l’accès des femmes à leur propre corps. Le string n’est plus seulement ce qui « montre trop » ; il devient ce sur quoi se déploie une volonté de pouvoir. Ce n’est pas un vêtement indécent, c’est un prétexte commode pour décharger sur les femmes la responsabilité des regards qu’on pose sur elles.


Réfléchir à partir du string, c’est donc prendre au sérieux une intuition simple : il n’y a pas de neutralité du vêtement féminin dans un monde patriarcal. Le même bout de tissu sera applaudi comme audace sur une scène de pop star et condamné comme scandale sur une plage ou dans un temple. C’est ici que la philosophie rencontre la politique du genre. Tant que le corps féminin reste le terrain où se jouent les batailles morales – toujours contre lui, jamais pour lui –, l’émancipation reste inachevée. Le string devient alors un test : sommes-nous capables d’accepter qu’une femme décide de ce qu’elle veut montrer, sans avoir à en répondre devant un juge, un pasteur ( Guide religieux ) ou un commentateur anonyme ?


On pourrait dire qu’une philosophie du string travaille à inverser le sens du regard. Il ne s’agit plus de scruter la coupe du sous-vêtement pour en tirer des conclusions sur la dignité de celle qui le porte. Il s’agit de regarder, en retour, ceux qui font du string une arme contre les femmes : tribunaux qui l’érigent en pièce à conviction, marchés qui l’utilisent pour vendre des corps, autorités religieuses qui l’instrumentalisent au nom d’une pureté toujours exigée des mêmes. Là où l’on croyait contrôler le string des femmes, on découvre que ce sont nos propres peurs et nos propres violences qui sont à nu.


Dans la lignée Boa Thiémélé, qui a fait parler le dos , le string nous invite à une anti-philosophie : partir d’un objet risible pour montrer que le risible, c’est la manière dont nous l’avons chargé de honte. Une pensée de l’émancipation ne dira pas que le string est « bon » en soi. Elle dira qu’aucune femme ne devrait avoir à justifier son choix de porter un string, un autre sous-vêtement ou aucun, parce que la liberté de disposer de son corps ne se découpe pas à la forme d’un tissu. L’objectif n’est pas de sacraliser un objet, mais de desserrer l’étau de tous les discours qui s’y accrochent. En ce sens, le string devient un fil rouge , suivre ce fil, c’est s’inscrire dans une philosophie du string et encore, peut être qu’elle ne nous apprendra rien de nouveau sur la lingerie. Mais elle peut nous apprendre quelque chose d’essentiel sur nous-mêmes. Et, à partir de là, elle peut contribuer – à sa manière ténue mais tenace – à l’émancipation du genre féminin.


BOKO YAO AURELE


Notes


(2) « Des Irlandaises montrent leurs strings contre les préjugés sur le viol » par La rédaction de TF1info(nouvelle fenêtre) Publié le 16 novembre 2018 à 15h45 consulté le 03/01/2026

(3) Professeur titulaire de philosophie à l'université de Cocody Abidjan ( Côte d'Ivoire). A publié plusieurs articles dans des revues au Burkina Faso, au Canada, au Congo, au Sénégal, au Togo.Lycée et université à Abidjan, (Côte d'Ivoire) de 1978 à 1982. A obtenu le Dea et le troisième cycle de philosophie à l'université de Poitiers (France) en 1985 et un doctorat d'Etat de philosophie à l'université de Cocody Abidjan (Côte d'Ivoire) en 2003. Enseigne la philosophie à l'université de Cocody Abidjan, depuis 1987. Spécialité: Nietzsche et Cheikh Anta Diop. A consulter sur le site https://www.editions-harmattan.fr/catalogue/auteur/ramses-boa-thiemele/21180?srsltid=AfmBOoo5dvfVKoNXvdqxZFKbukUML9BbqEiv-Vd1936bJ2FwhbB2cQya 

(4) « Sexisme : pas facile d’être femme et ministre en Italie » in https://lactualite.com/politique/pas-facile-detre-femme-et-ministre-en-italie/ consulté le 03/ 01/2016 à 04h39


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