Échange avec Thibaud Brière. Qu’est-ce que la philosophie d’entreprise ?
- William Faltot
- 31 mai
- 9 min de lecture
Il est une idée reçue — parmi tant d’autres sur son sujet — que la philosophie n’offrirait, comme seul débouché professionnel, que le métier de professeur. D’un point de vue extérieur, ce prétendu “unique débouché” pourrait donner l’impression que les philosophes apprendraient — depuis l’Antiquité maintenant — la philosophie uniquement pour la professer à leur tour. De ce même regard extérieur, elle pourrait paraître refermée sur elle-même, dans une communauté d’étudiants et de professeurs uniquement, puisqu’elle n’interviendrait dans aucun autre domaine que le sien. Notre échange avec Thibaud Brière — philosophe d’entreprise, diplômé d’HEC et d’un D.E.A. de philosophie de la Sorbonne — nous montre tout le contraire. La philosophie, loin d’être une discipline renfermée sur elle-même, est capable d’embrasser une grande variété de sujets. Si elle est capable de construire de grands systèmes métaphysiques complexes et abstraits, elle peut tout aussi bien se révéler “pratique”, comme l’est la philosophie d’entreprise proposée par Thibaud Brière. Mais qu’est-ce donc, alors, que cette philosophie d’entreprise ?
L’entreprise véhicule-t-elle une philosophie ?
Telle est la question conditionnant toute la démarche du philosophe. Celui-ci part d’un postulat très simple : il faut traiter une entreprise (soit une personne morale), comme n’importe quel auteur (une personne physique).
« Certains se spécialisent dans l'étude de la philosophie de Leibniz ou de Descartes, je suis quant à moi spécialisé dans l'étude des philosophies d'entreprises. » (Brière, 2025)
déclare-t-il sur son site professionnel. Tout comme on pourrait étudier la pensée politique de Leibniz, sa métaphysique ou encore la théorie de la connaissance dans l’oeuvre de Descartes ; Thibaud Brière cherche à comprendre l’ensemble des volets de la “philosophie” de l’entreprise, soit de la pensée qu’elle véhicule, à la fois par ses actions, que par ce qu’elle déclare aux médias. Quelle est l’anthropologie véhiculée par l’entreprise ? Quelle est son éthique (ses règles, ses valeurs), sa vision de l’homme, sa pensée politique ?1
Ce travail, il s’y applique dans son premier ouvrage né de sa collaboration avec le groupe Hervé, un groupe industriel pour lequel il a été Chief Philosophy Officer pendant sept ans. Dans Le pouvoir au-delà du pouvoir : l’exigence de toute démocratie dans toute organisation (2012), il détaille la philosophie du groupe qu’il représentait alors. Ici, la philosophie d’entreprise était ouvertement politique. Là où, dans d’autres entreprises, le système hiérarchique pouvait ressembler à une tyrannie dirigée par un despote “éclairé” autour d’un certain nombre de principes, ou d’une aristocratie mettant en valeur ses meilleurs éléments ; le groupe Hervé se présentait, au contraire, comme une entreprise au fonctionnement démocratique (Seïltane, 2024).
Dans l’esprit du philosophe d’entreprise, chaque détail possède son importance. Quel est le récit fondateur de l’entreprise ? Quelle est sa vision de l’homme, son anthropologie ? Quelle est l’esthétique de ses locaux, que dit l’agencement de ces mêmes locaux sur l’entreprise ? Ou encore, quelles sont les finalités poursuivies par l’entreprise et pour quelles raisons ? Si, pour Thibaud Brière, l’entreprise a sa propre philosophie, celle-ci ne se limite pas qu’à ses murs. En effet, les entreprises sont des acteurs politiques majeurs du XXIème siècle, leur philosophie dicte donc des actes aux répercussions immenses. Ces acteurs sont non seulement politique par l’existence de lobby, mais aussi par la politique qu’ils mettent en œuvre dans des domaines donnés : l’environnement, par exemple, pour des multinationales du domaine de l’énergie. Ce que déplore le philosophe, c’est la méconnaissance des philosophies de ces entreprises, qui rend imprédictible leurs actions. En effet, un philosophe d’entreprise étant l’un des collaborateurs connaissant le mieux l’entreprise elle-même — et ce, à tous les niveaux : des dirigeants aux managers, des managers aux managés —, il est le plus qualifié pour expliquer, au sein des médias notamment, quelles seraient les actions d’un dirigeant d’entreprise donné, ou d’une grande entreprise, face à une situation donnée. Fort de cette connaissance intérieure, il serait alors le mieux placé pour critiquer cette pensée et ses implications politiques. Selon Thibaud Brière, il est donc nécessaire qu’il y ait des experts philosophes pour chaque entreprise, tout comme il y en a pour de grands auteurs ou des politiques célèbres.2
Quel est le rôle du philosophe d’entreprise ?

Une fois que l’hypothèse de travail selon laquelle chaque entreprise a une philosophie propre est posée, il s’agit alors de l’identifier, de la théoriser. Pour ce faire, le philosophe d’entreprise va, dans un premier temps, s’entretenir avec le dirigeant de l’entreprise pour comprendre la vision qu’il a de celle-ci. Il va donc interroger cet acteur majeur sur tous les points énoncés en première partie. Par la suite, le philosophe va naviguer dans les différentes strates de l’entreprise, y recueillir des témoignages en vue de comprendre les lignes directrices de sa philosophie. Une fois cette phase de prospection terminée, le philosophe d’entreprise va donc s’appliquer à en écrire une synthèse. Par la suite, son but va être de la mettre en œuvre (Brière, 2025).
Pour ce faire, il va d’abord s’appuyer sur les témoignages recueillis pour identifier les paradoxes entre la théorie et la pratique. Est-ce un problème dans la théorisation de la philosophie de l’entreprise, ou est-ce, au contraire, le reflet d’un dysfonctionnement ? Dès lors, il va faire de la “cohérence” un maître mot : résoudre les paradoxes et faire coïncider la théorie et la pratique. Si cette étude est tournée vers les décisionnaires de l’entreprise — capables de faire changer les paradoxes —, son action ne se limite pas qu’à cette échelle. Une fois la philosophie formalisée, les paradoxes de fonctionnement résolus, il va s’agir d’enseigner la philosophie de l’entreprise aux nouveaux collaborateurs, ainsi que de clarifier celle-ci pour les plus anciens d’entre eux. Pour ce faire, le philosophe d’entreprise est amené à organiser des conférences, des cafés philosophiques, des séminaires dans lesquels des notions, des valeurs seront travaillées avec les collaborateurs pour les faire réfléchir à la philosophie de l’entreprise. En effet, un des rôles majeurs de ce poste est de faire croître l’esprit critique des employés, de sorte à ce qu’ils puissent, eux aussi, participer à la critique constructive qui fait avancer l’entité (Seïltane, 2024). Car, en effet, le philosophe d’entreprise est le premier à critiquer son employeur. C’est, d’ailleurs, son métier. Sans ce recul, permettant de corriger les paradoxes entre la théorie et la pratique, il serait plus sophiste d’entreprise que philosophe : ne ferait que légitimer une doctrine intouchable (L’Echo des Arènes, 2022).
Le but de ces échanges avec les collaborateurs est donc de montrer l’aspect “pratique” de la philosophie. Par-là, le philosophe d’entreprise cherche à développer l’esprit critique des employés, une capacité de plus en plus recherchée de nos jours, donnant toute sa valeur au capital humain à l’ère de l’intelligence artificielle (Seïltane, 2024). Cet esprit critique va donc servir au discernement : entre le vrai et le faux, une juste méfiance permettant de ne pas s’en tenir aux apparences et de creuser les sujets sur lesquels on travaille. Au travers de cette pratique, le but est donc d'œuvrer pour un management “éclairé”3 donnant, aux collaborateurs, l’envie de s’investir pour l’entreprise.
Comment œuvrer pour un management sain ?

C’est la question que nous nous posons à la lecture de la deuxième œuvre du philosophe : Toxic Management (2021). Dans son ouvrage, l’auteur critique une société pour laquelle il a travaillé et dont il tait le nom pour des questions de déontologie. Dans la société au pseudonyme de Gadama Inc., un management toxique est mis en place dans lequel tous les employés sont classés les uns vis-à-vis des autres dans des “castes”. Chaque groupe est représenté par un animal : les phoques, les ours et les serpents. Les phoques sont les salariés modèles agissant selon les valeurs portées par l’entreprise. Les ours, sont des acteurs neutres, maladroits mais sans mauvaise intention qui tentent de suivre, comme ils le peuvent, la direction esquissée par les phoques. Les serpents, quant à eux, sont tout l’inverse des valeurs prônées, ils sont stigmatisés et considérés comme étant vicieux, paresseux et malhonnêtes. Tout est fait pour garder, au sein de l’entreprise, les phoques ; et pour licencier, ou plutôt pousser à la démission, les serpents (Brière, 2021). Ce que cherche à mettre en lumière cette œuvre, c’est l’existence de certaines entreprises dont le fonctionnement est en fait comparable, selon l’auteur, à celui d’une secte. Ces entreprises malsaines disposeraient d’une « structure en oignon » (Robert, 2021) : soit une entreprise structurée selon différentes “couches” (comme le légume), dans lesquelles le niveau d’information ne serait pas le même entre la périphérie et le centre (la direction de l’entreprise). Ce que montre cet exemple, c’est l’instrumentalisation des valeurs prônées par une prétendue “philosophie d’entreprise” pour exercer une pression, un pouvoir, une influence sur les employés. Dans ce genre de cadre, que l’auteur dénonce après l’avoir constaté, il devient impossible de résoudre les paradoxes entre la théorie et la pratique, puisque c’est sur cette contradiction que repose le pouvoir des décisionnaires. Ceux-ci brandissent des valeurs pour diriger les couches externes de la structure, et se gardent bien de les appliquer à eux-mêmes. De ce pouvoir excessif, le dirigeant devient un gourou :
« Le patron libérateur se veut plus qu’un chef d’entreprise [...] il est donné (imposé) aux collaborateurs l’équivalent d’un conseiller spirituel : un manager-coach, vecteur de leur développement personnel. » (Brière, 2021)
Ce que montre cet exemple, c’est que les valeurs sont des pharmakon (φάρμακον), en bonne “quantité” elles sont bénéfiques ; dans une pratique abusives, elles deviennent nocives (Seïltane, 2024). Dans le cas de Gadama Inc., la transparence — qui peut être une bonne valeur s’il elle est adoptée avec modération — se totalitarise au point de demander aux employés de faire leur autocritique tous les mois, des informations ensuite compilées sur l’entreprise dans des dossiers à l’encontre de leurs employés au cas où ils auraient besoin de licencier quelqu’un (Brière, 2021). Encore une fois, cette valeur de la transparence est factice du fait de la structure même de la société. Si les employés de la périphérie de l’ “oignon” sont totalement transparents, les dirigeants restent totalement opaques vis-à-vis d’eux (Robert, 2021).
Ce que critique ici le philosophe, ce sont les abus relatifs aux nouvelles techniques de management soi-disant novatrices. Derrière une façade de “démocratie d’entreprise” peut se cacher une forme de régime utilisant des valeurs à l’encontre de leurs employés. On compte parmi ces formes de management pseudo-novatrices : le nudge management, du concept économique dérivé de l’anglais signifiant “coup de pouce” (Benninger, 2021). Dans cette sorte de management particulier, on encourage à agir d’une certaine manière (les phoques), et on réprimande d’y déroger (les serpents). Ceci pose la question de la moralité même des pratiques de nudge au sein de l’entreprise, mais aussi au sein de nos politiques économiques (taxes, bonus, malus, etc.). Ce phénomène consiste à utiliser le “sentiment de liberté” pour faire croire que la décision vient de la personne, alors que les différentes options n’étaient pas présentées de manière égale (Robert, 2021). Cet hubris franchi d’un manageur devenant coach de vie, ce brouillage entre vie professionnelle et vie personnelle, est non seulement inacceptable du point de vue de la déontologie mais a, qui plus est, des conséquences désastreuses sur le plan psychologique (Brière, 2025). Dans un tel régime, le collaborateur est toujours en tort, a toujours à apprendre de son supérieur qui devient le référent dans tous les domaines, et qui lui délivre, pour accentuer son emprise, des réponses contradictoires selon les situations, laissant l’employé dans un flou absurde, incohérent et brutal. Ceci peut entraîner diverses pathologies, dont le burn out, ou encore la dépression, faisant de ce problème déontologique, moral, un réel problème de santé publique. Le philosophe d’entreprise est donc un acteur d’avenir pour combattre ce problème par sa démarche critique, ouverte et basée sur la cohérence.
L’apparition, il y a quelques années de cela à la Silicon Valley, d’un nouveau poste : celui de Chief Philosophy Officer, montre l’émergence de nouvelles problématiques, de nouveaux besoins au sein d’un monde du travail changeant. Loin de se limiter à la théorie, la philosophie peut revêtir une réelle utilité pratique pour comprendre ces acteurs politiques majeurs du XXIème siècle que sont les entreprises. A échelle individuelle, son exercice permet de faire croître l’esprit critique, la remise en question et le discernement, permettant de se prémunir des attaques du management toxique : un problème de santé publique majeur de notre époque. Avec son approche basée sur l’écoute et la cohérence entre la théorie et la pratique, le philosophe d’entreprise est un acteur prometteur pour tenter de résoudre ce problème.
William FALTOT
Notes
1 . Travail basé sur un échange téléphonique avec le philosophe en vue d’écrire le présent article
2 . Ibid.
3 . Ibid.
Bibliographie :
Benninger, M. (2021). Compte rendu du livre de Thibaud Brière : Toxic Management, éd. Robert Laffont, 2021, 259 pages., HR Today, https://www.hrtoday.ch/fr/article/compte-rendu-du-livre-de-thibaud-briere-toxic-manag ement-ed-robert-laffont-2021-259-pages
Brière, T., Hervé, M. (2012). Le pouvoir au-delà du pouvoir : l’exigence de démocratie dans toute organisation., François Bourin Editeur
Brière, T. (2021). Toxic Management, Robert Laffont.
Brière, T. (2025). Site professionnel de Thibaud Brière, https://www.thibaud-briere.com/
L’Echo des Arènes (2022). Philosophe en entreprise, Pourquoi ? — Interview de Thibaud Brière,
L’Echo des Arènes, https://www.youtube.com/watch?v=BrnqRQqSC6Y Robert, D. (2021), Plongée dans l’antre du management toxique avec Thibaud Brière, Blast, https://www.blast-info.fr/articles/2021/plongee-dans-lantre-du-management-toxique-G GWabOUdQOKU0MMHTRXnUw
Seïltane, G. (2024), #29 L’esprit critique, une pratique philosophique contre les dérives et les pratiques toxiques avec Thibaud Brière, Nouveau Souffles — le podcast de nos renaissances, https://open.spotify.com/episode/38fpygbezyD2pCmkFW2veE



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