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Spectre de Coluche (½) : Portrait de Coluche en mythe populaire

Dernière mise à jour : 2 janv.

Si le spectre de Marx hante toujours l’Europe, d’autres figures marquent de manière plus diffuse notre paysage symbolique. Coluche, ancien pauvre, bouffon provocateur, semble faire partie de ces images. À lui seul, il unifie un ensemble incohérent de personnes qui souffrent de l’absence de représentation. Par ses performances comme ses gestes politiques, il demeure une référence puissante dans l’imaginaire populaire français. Se pencher sur Coluche, c’est éclairer le contemporain politique français, autant que ses racines esthétiques.


Première partie : Au-delà de sa biographie, comprendre Coluche comme mythe grotesque, emblème du lumpenproletariat contemporain.


© Getty images

Coluche ne cesse de hanter l’imaginaire populaire français. Si son sketch culte « C’est l’histoire d’un mec… » (1) ou ses nombreuses parodies politiques ou publicitaires appartiennent à un passé déjà lointain de l’humour, l’alter ego de Michel Colucci est aujourd’hui reconnu comme une figure politique. De slogans en manifestation aux portraits reproduits par des gilets jaunes sur leur campement, se déploie autour de lui une somme de représentations qui unifie les groupes en lutte. Près de 40 ans après sa mort, son image parvient toujours à mobiliser un nombre record de militant.e.s chaque hiver, lors des distributions alimentaires des Restos du cœur.  

Coluche selon sa biographie, ça a déjà été fait (2), il vaut mieux alors l’envisager selon l’effet qu’il a eu sur une communauté, et le sens que cela lui a donné — en cela, interroger l’aspect mythique de sa figure. Sa candidature à l’élection présidentielle est le point de départ, mais aussi la partie émergée de l’iceberg. Coluche travaille sa politique dès sa jeunesse, dès sa première montée sur les planches. Formé à sa propre école, ses interventions politiques, notamment par la fondation de son association caritative, résonnent singulièrement, et révèlent progressivement l’établissement d’un récit unificateur identifié à Coluche. En tant que voix des sous représentés, il fait resurgir un groupe incohérent et invisible, qu’il rénove. Bien après sa mort, la vivacité de la figure de Coluche laisse transparaître la force du message qu’il a laissé. Plus précisément, il demeure le seul à avoir fait une place sur la scène politique à celleux qui n'avaient pas de message à faire passer.  



Du bouffon à la figure mythique  



Le mouvement social de Mai-68 était inédit par sa taille, mais aussi par sa forme : désorganisé, revendiqué anarchique, s’y mariait l’esprit de sérieux des discussions et des luttes à une dérision nouvelle qui s’inscrivait sur les murs. Si ce mouvement n’aboutira pas à la Révolution qu’il voulait provoquer, y sont plantées les graines d’un nouvel humour, volontiers contestataire, qui s’incarna d’abord dans les slogans et les tags. Immédiatement, il prendra d’assaut les cafés abandonnés, qui deviendront les cafés-théâtres, où Coluche fera autant ses premiers pas que sa mue vers la grande scène. Coluche n’est que spectateur de 68, mais il saura donner la représentation la plus éminente de ce nouvel humour 12 ans plus tard, avec sa candidature à l’élection présidentielle. 

Le mot d’ordre n’y était pas « Coluche Président », mais « Coluche Candidat ». Cette campagne, c’est celle d’une projection : le bouffon peut tout dire et tout faire, mais ne peut pas franchir les limites au sein desquelles il en a le droit (3). Il incarne donc une subversion dans l’humour, autant qu’une dérision des limites dans lequel il peut se pratiquer. Sa portée est toutefois plus importante.  

Le programme de Coluche, intitulé « Bleu Blanc Merde », est entre le potache et le grotesque. Par ce pathos typique, il rappelle une scatologie fondatrice de l’humanisme français (4), autant que ses racines dans le carnavalesque. Toutefois, ce ne sont pas tant les propositions ou leurs énoncés qui doivent retenir l’attention, mais à qui elles sont adressées. Dans son tract original, le groupe hétérogène auquel il fait appel est clairement énoncé, mais aucunement circonscrit : 


« J'appelle les fainéants, les crasseux, les drogués, les alcooliques, les pédés, les femmes, les parasites, les jeunes, les vieux, les artistes, les taulards, les gouines, les apprentis, les Noirs, les piétons, les Arabes, les Français, les chevelus, les fous, les travestis, les anciens communistes, les abstentionnistes convaincus, tous ceux qui ne comptent pas pour les hommes politiques à voter pour moi, à s'inscrire dans leurs mairies et à colporter la nouvelle. 

TOUS ENSEMBLE POUR LEUR FOUTRE AU CUL AVEC COLUCHE. 

Le seul candidat qui n'a aucune raison de vous mentir ! » (5) 


© Charlie Hedbo, Hara-Kiri


À cela, il est assorti un appel à l’organisation spontanée du comité de soutien. Si la présence de Romain Bouteille, acolyte de toujours de Coluche qui a fait partie de la gauche radicale soixante-huitarde et anarchisante, explique cette stratégie de la création spontanée et de l’autogestion des groupes militants : elle peut aussi trouver une explication dans l’hétérogénéité du groupe dénombré. L’appel final au colportage montre qu’il ne s’agit pas de parler à un prolétariat formé, politisé, avec une culture ouvrière, mais plutôt à ceux qui restent et qui subissent quand même, pour qui un débouché politique ne signifie rien : le lumpenprolétariat. Une comparaison avec la description originelle qu’en fait Marx peut se passer d’équivoque :  


« A côté de « roués » ruinés, aux moyens d’existence douteux, et d’origine également douteuse, d’aventuriers et de déchets corrompus de la bourgeoisie, des forçats sortis du bagne, des galériens en rupture de ban, des filous, des charlatans, des lazzaroni, des pickpockets, des escamoteurs, des joueurs, des souteneurs, des tenanciers de maisons publiques, des porte-faix, des écrivassiers, des joueurs d’orgues, des chiffonniers, des rémouleurs, des rétameurs, des mendiants, bref, toute cette masse confuse, décomposée, flottante, que les Français appellent la « bohème ». » (6) 


S’il ne faut pas forcer une intertextualité entre ce passage et l’appel de Coluche, l’inspiration sociologique demeure la même : les exploité.e.s, les dominé.e.s qui ne peuvent pas être intégré.e.s aux classes, aux partis, c’est à celleux-là qu’il faut s’adresser. Ce contingent n’est pas une formation naturelle, c’est un élément déclencheur qui amène à sa mobilisation, souvent une figure providentielle : autrefois, Louis-Napoléon Bonaparte ; en 1980, Coluche. 



La réappropriation par les Gilets Jaunes : d’une figure tragique à un mythe grotesque


Ce qui est intriguant avec le « cas Coluche », c’est qu’il sera invoqué spontanément et copieusement, bien après sa mort, durant le mouvement des Gilets Jaunes (7, 8, 9, 10). La comparaison entre le lumpenprolétariat et les destinataires de l’appel de Coluche permet de donner sens à la reprise de sa figure, et de son image. Mouvement rejeté par la grille de lecture classique des mobilisations, et la rejetant réciproquement, elle ne se laisse analyser que par des biais originaux, comme le montre le Cévipof, qui a dû recourir, entre autres, à une « carte socio-économique du bien-être » pour déterminer qui était ce peuple des ronds-points (11). Ce lumpenproletariat, d’habitude sorti de l’Histoire par la gauche radicale et instrumentalisé par les droites, construit sa propre mémoire en convoquant l’appel de Coluche. Désormais, il y répond, ayant été empêché de le faire en 1981 car Coluche, mis sous pression par des menaces et un nombre insuffisant de parrainages, avait jeté l’éponge. La culture de « masse » n’est pas qu’un objet de consommation péjoratif, mais prend aussi son sens militant, profondément politique.  


© Robin Verner via BFMTV : https://www.bfmtv.com/politique/coluche-l idole-des-gilets-jaunes_AV-201901190030.html 


Il est possible d’aller encore plus loin pour expliquer ce que représente la figure de Coluche, et sa revendication par les Gilets Jaunes, lumpenprolétariat contemporain. Ce qui semble pouvoir qualifier Coluche en politique, lui donner sa force, et sa vertu unificatrice d’un groupe hétérogène, autant que toute la dérision sérieuse qui suit Mai-68, serait le grotesque


« J’appellerai « grotesque » le fait, pour un discours ou pour un individu, de détenir par statut des effets de pouvoir dont leur qualité intrinsèque devrait les priver. Le grotesque, […] ce n’est pas simplement une catégorie d’injures, ce n’est pas une épithète injurieuse, […] [mais] la maximalisation des effets de pouvoir à partir de la disqualification de celui qui les produit. Le pouvoir politique […] s’est donné effectivement la possibilité de faire transmettre ses effets, bien plus, de trouver l’origine de ses effets, dans un coin qui est manifestement, explicitement, volontairement disqualifié par l’odieux, l’infâme ou le ridicule. » (12) 


Si Coluche est une figure mythique, il n’est absolument pas tragique, mais grotesque, incarnant la redite de l’Histoire théorisée par Marx. N’ayant pas réussi là où le tragique l’avait fait, ne s’étant proposé que comme candidat, les Gilets Jaunes ont même amené plus loin une figure qu’ils possèdent entièrement, faisant partir plusieurs de leurs manifestations depuis la Place Coluche, dans le XIIIe arrondissement, ou en demandant, au feutre sur leur dos : « Coluche Président ». 



Héritage de Coluche. Quand le récit prend le pas sur les faits.


Les restos du cœur illustrent ce passage de la figure prenant son sens dans le politique à un mythe qui transcende le groupe et son histoire. L’histoire revendiquée de l’association, c’est un appel de Coluche à la radio, demandant de récupérer tous les invendus, tous les surplus, pour les distribuer à celleux qui en ont besoin, et une organisation spontanée de collectes et de distributions. Mais le détail de l’organisation est moins rutilant : c’est par l’impresario de Coluche que s’est d’abord mis en branle cette machine, qui disposait par son fils d’un réseau important dans les écoles de commerce. Cette jeunesse-là, formée à la revendication commerciale, a su capter les attentions qu’il fallait, prendre les contacts avec les syndicats agro-alimentaires, et ainsi obtenir de quoi faire la première distribution. Ensuite, sont venus les militants, les collectes populaires, et les distributions. (13) 


© Getty - Alexis DUCLOS / Gamma-Rapho via Getty Images


Mais c’est là que la figure mythique se révèle : les militant.e.s contemporain.e.s ne voient dans les restos que le lieu de leur bénévolat, libre et volontaire, d’une force presque anarchiste qui fait tenir la communauté. (14).  

Par sa candidature et son appel au lumpenproletariat, par ses restos et le récit qu’ils ont construits, Coluche paraît ainsi être une figure politique génératrice de sens commun, sans cesse ressaisie, actualisée, et remployée. Moins pour revendiquer que pour manifester le ras-le-bol, et la volonté de renverser la table.



Conclusion à mi-chemin. Coluche comme symbole grotesque d’un lumpenproletariat revigoré.


Plus qu’une figure, Coluche est devenu un symbole. Il est passé du bouffon mort au mythe populaire vivant. Réemployé, réactualisé, à l’occasion de documentaires ou de polémiques récurrentes — le don de Bernard Arnault aux Restos du cœur est la dernière en date —, il est devenu l’égide d’un groupe qui n’a jamais été représenté politiquement, et qui grandit maladivement, sous les coups du butoir d’un libéralisme débridé et déformateur. Égérie positive et revendiquée parce qu’il n’a jamais porté d’autre programme que celui qui voulait bien lui donner, il hante donc toujours les représentations politiques populaires.



Dans la suite de cette série, il s’agira de s’intéresser aux sources esthétiques de ces représentations et à leurs implications. À ce qui a pu faire la durabilité de cette figure, au-delà de son conditionnement social et politique, car toute politique suppose une esthétique.   



Notes


(1) Coluche, « C'est l’histoire d’un mec…", Archives de la RTS, 1974 https://www.youtube.com/watch?v=Chjhu1fZ2sU

(2) Voire par exemple Philippe Boggi, Coluche, Paris, Flammarion, 1991 

(3) LEMONNIER Bertrand, « L'entrée en dérision », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 2008/2 (n° 98), p. 52. DOI : 10.3917/ving.098.0043. URL : https://www.cairn.info/revue vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2008-2-page-43.htm

(4) MERCIER Arnaud, « Quand le bouffon franchit le Rubicon : la candidature Coluche à la présidentielle de 1981 », Hermès, La Revue, 2001/1 (n° 29), p. 177. DOI : 10.4267/2042/14502. URL : https://www-cairn-info.proxy.rubens.ens.fr/revue-hermes-la revue-2001-1-page-175.html. Voir aussi, simplement, l’introduction à Gargantua pour les lycéens, qui fait état d’une scatologie primordiale dans l’œuvre de Rabelais : Amandine Delbart, Blandine Lefèvre, Marie-Madeleine Fragonard (eds.), Gargantua (Francois Rabelais), ClassicoLycée, Belin/Gallimard, Paris, 2021. 

(5) Coluche, Affiche pour l’élection présidentelle, Charlie Hedbo/Hara-Kiri, 1980 

(6) Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte, Paris : Les Éditions sociales, 1969, 162 pp. Collection : Classiques du marxisme. Traduction de la 3e édition allemande de 1885, V, p. 50 de l’édition numérique

(7) Anthony Berthelier, « Pourquoi Coluche est-il la mascotte des gilets jaunes », Hufftington Post (en ligne), 28/11/2018. https://www.huffingtonpost.fr/politique/article/pourquoi coluche-est-il-la-mascotte-des-gilets-jaunes_135913.html 

(8) Etienne Girard, « Ni Macron, Ni Mélenchon, Ni Le Pen : les gilets jaunes votent … Coluche », Marianne (en ligne), 10/12/2018. https://www.marianne.net/politique/ni macron-ni-melenchon-ni-le-pen-les-gilets-jaunes-votent-coluche 

(9) Robin Verner, « Coluche, l’idole des gilets jaunes », BFMTV (en ligne), 19/01/2019. https://www.bfmtv.com/politique/coluche-l-idole-des-gilets-jaunes_AV 201901190030.html 

(10) Marie Duret-Pujol, « Coluche aurait-il porté un gilet jaune ? », AOC (en ligne), 1/03/2019. https://aoc.media/opinion/2019/03/01/coluche-aurait-porte-gilet-jaune/ 

(11) Yann Algan, Elizabeth Beasley, Daniel Cohen, Martial Foucault, Madeleine Peron, « Qui sont les Gilets jaunes et leurs soutiens ? », Observatoire du Bien-etre du CEPREMAP (CEntre Pour la Recherche EconoMique et ses APplications) et CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences Po), n°2019-03, 14 Fevrier 2019. Carte 1, page 7 : Carte socio-économique du  bien être (12) FOUCAULT, Michel, Les anormaux, Cours au Collège de France, EHESS/Gallimard/Seuil, Hautes Études, Paris, 1999, p. 12

(13) LE CROM, Jean-Pierre ; RETIÈRE, Jean-Noël. Chapitre I. Les métamorphoses de l’aide d’urgence In : Une solidarité en miettes : Socio-histoire de l’aide alimentaire des années 1930 à nos jours [en ligne]. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2018 (généré le 20 novembre 2023). p. 70. Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/pur/170668>. ISBN : 9782753589148. DOI : https://doi.org/10.4000/books.pur.170668.  

(14) VERMEERSCH Stéphanie, « Entre individualisation et participation : l'engagement associatif bénévole », Revue française de sociologie, 2004/4 (Vol. 45), p. 688. DOI : 10.3917/rfs.454.0681. URL : https://www-cairn-info.proxy.rubens.ens.fr/revue-francaise de-sociologie-1-2004-4-page-681.htm



A propos de l'auteur


Valentin Lorange a 22 ans. Après des études pluridisciplinaires en Sciences Humaines et Sociales, il poursuit désormais en Philosophie à l’École Normale Supérieure et à Sorbonne Université. Il s’intéresse principalement au situationnisme et au tournant post-moderne. Il a contribué à divers projets de vulgarisation de sa discipline, et a notamment fait partie du comité de rédaction du 11e numéro de la Revue d’Opium Philosophie, « Accident ». Il est actuellement lecteur à Northwestern University.

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