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« Une seconde d’éternité » : Felix Gonzalez-Torres en exposition à la Bourse de Commerce

Dernière mise à jour : 11 juil. 2023


Le 28 juillet 2022, juste avant le 24ème Colloque International du SIDA, tenu à Montréal du 29 juillet au 2 août, l’Organisation Mondiale de la Santé publie des recommandations pour encourager l’introduction du premier médicament d’action prolongée pour le traitement du VIH, le Cabenuva. Son approbation arrive environ 25 ans après le développement du premier traitement pharmaceutique et au moment où nous avons atteint un plateau de 1,5 millions de nouvelles infections en 2021.


Cette avancée scientifique n’aurait pas été possible sans l’engagement de groupes militants, parmi lesquels l’organisation d’artistes Group Material fondée en 1979, qui ont lutté pendant des années pour battre en brèche les préjugés autour de cette maladie afin d’obtenir la réalisation d’un traitement efficace.


Felix Gonzalez-Torres en exposition
Crédit : Clay Walker

Felix Gonzalez-Torres était parmi ces activistes et l’exposition à la Bourse de Commerce de Paris « Une seconde d’éternité » nous offrait l’occasion de reparcourir sa carrière et son influence sur le monde de l’art contemporain. Ouvert du 26 avril au 6 septembre 2022, l’exposition était conçue autour de deux œuvres de Felix Gonzalez-Torres qui naissent de son expérience en tant qu’homosexuel et séropositif dans les années 1990. Elles visent à dénoncer les maltraitances et les préjugés vécus par les membres des communautés marginalisées plus en général.


Cette exposition réunit les œuvres, appartenant à la Collection Pinault, de deux artistes conceptuels qui se sont rencontrés pour la première fois en 1990. Le but est de faire revivre ce dialogue artistique achevé en 1996 avec la mort de Felix, tué par le SIDA.


Quand on rentre dans la galerie, on remarque des gens qui tiennent un gros papier blanc sous le bras. Des enfants en ont fait des avions de papier, les plus experts des origamis. Le papier fait partie d’une œuvre de Felix Gonzalez-Torres (1957 – 1996) en exposition pour le parcours « Une seconde d’éternité » de la Bourse de Commerce.


Felix Gonzalez-Torres en exposition
Crédit : Bourse de Commerce

Le geste de prendre un papier du sol, qui semble banal, devient ainsi partie intégrante de l’œuvre d’art : le spectateur contribue à la destruction de l’œuvre et, en même temps, il achève le processus artistique commencé par l’artiste. Cette œuvre, comme les autres de Felix Gonzalez-Torres et Roni Horn (1955 –), saisit le caractère intermédiaire de l’existence, la dimension entre la vie et la mort, entre le public et le privé, et place en son centre l’expérience du spectateur. Cet aspect de son art a pris essor après la perte de son copain, Ross, en 1991 à cause du SIDA. Avec sa mort, il perd le destinataire privilégié de son art et commence pour la première fois à réfléchir au rôle du spectateur.


Influencé par Roland Barthes et Walter Benjamin du point de vue théorique, par le minimalisme et le conceptualisme du point de vue artistique, Felix Gonzalez-Torres questionne l’autorité culturelle et les valeurs de la société. Pour atteindre son objectif, il exploite des outils variés : des panneaux d’affichage, des piles de papiers ou de bonbons, des ampoules attachées à un fil blanc. A l’époque du Pop Art, il remet en question la réalisation des œuvres en fonction du marché. Il veut que son public interroge la production, la distribution et la transformation en marchandise de l’art post-moderne.


Au contraire, son attention est tournée vers les sujets de l’identité, de l’originalité et de la paternité de l’œuvre, qui est le produit de ses expériences de vie. Sa biographie est marquée par les préjugés liés à son homosexualité et à sa séropositivité.

Il accepte d’exposer sa vie au public afin de créer une communauté et d’ouvrir l’art contemporain aux classes marginalisées. Son but ultime est d’enclencher un changement radical de la société. Pour lui, « l’acte de regarder chacun de ces objets est transfiguré par le genre, la race, la classe sociale et la sexualité ».


Pour en revenir à l’exposition, elle a été inspirée par quatre œuvres inédites en France : Well and Truly et a.k.a. de Roni Horn, Untitled (Blood) et Untitled (For Stockholm) de Felix Gonzalez-Torres. Untitled (Blood), de 1992, est un rideau de perles rouges et blanches en plastique, qui symbolisent les globules du sang. L’œuvre représente la baisse du taux de lymphocytes T dans le sang de l’artiste, infecté par le virus.


Felix Gonzalez-Torres en exposition
Crédit : Bourse de Commerce

Untitled (For Stockholm), aussi réalisée en 1992, est constituée de 12 fils avec 500 ampoules, et elle a été construite spécialement pour l’espace Magasin 3 de Stockholm Konsthall. A côté de ses œuvres, on trouve la réalisation de Roni Horn Well and Truly (2009-2010) : des blocs en verre bleues, verts et gris, qui sont chatoyants et transparents pour que le spectateur puisse s’y refléter.


Initialement influencée par le minimalisme de Donald Judd, Roni Horn développe son propre style qui explore la mutabilité de l’art, du temps, de l’identité à travers des matériaux qui sont sujets au passage du temps.


L’amitié avec cette artiste américaine marquera la carrière de Felix Gonzalez-Torres. C’est elle qui organise l’installation à la Bourse de Commerce en collaboration avec la curatrice Caroline Bourgeois. Roni Horn explique que Felix s’inspirait de sa vie privée, comme la maladie de son copain, pour transformer son art en politique.


A l’époque, où ils contractent la maladie, il n’y avait aucune explication médicale pour ses symptômes. Par conséquent, les patients mouraient 12 ou 18 mois après l’apparition des premiers symptômes physiques. La conviction que le SIDA était une maladie qui infectait seulement les homosexuels ne poussait pas les médecins à trouver une solution. A cause de cela, les homosexuels étaient de plus en plus marginalisés par la société. Pour combattre les injustices sociales, l’organisation d’artistes Group Material se forme en 1979 à New York. Pour ce groupe « tout produit culturel est essentiellement politique ». Felix Gonzalez-Torres rejoint le groupe en 1987 et c’est avec eux qu’il commence à explorer les lieux publics comme espace d’exposition.


Mais, c’est avec son copain que Felix Gonzalez-Torres découvre une œuvre qui changera définitivement sa carrière artistique : Gold Field (1982) de Roni Horn, installé au MOCA de Los Angeles en 1990. Cette feuille rectangulaire d’or pur recuit l’impressionne fortement et lui ouvre « un nouveau panorama, un horizon possible, un lieu de repos et de beauté absolue ».

Cette œuvre marquera le processus artistique de Felix tout au long de sa carrière. Sa philosophie est résumée par Roni Horn dans une seule phrase :

« Il y a quelque chose dans les relations qui rend le monde matériel moins fini, moins limité ».



Bibliographie


Margaret Anne Wojton, Love and Loss : The Works of Felix Gonzalez-Torres, The AIDS Epidemic and Postmodern Art, mémoire, 2010




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