top of page

Transcendances multiples : Crash - David Cronenberg - 1996

Affiche de Crash de David Cronenberg (1996), pour la restauration 4K de 2020. © Carlotta films et l’Atelier distribution.


Après un accident de voiture, un homme et une femme inconnus se découvrent un lien charnel mystérieux lié à la collision de leur véhicule. Cette adaptation du roman britannique Crash !, de J.G.Ballard, paru en 1973, explore les motifs du cyborg et de la post-humanité à travers des jeux (dangereux) de perversion sexuelle associés à l’univers automobile.


« La faiblesse de Cronenberg est d’en faire trop », affirme Jean Tulard (1). Ce jugement recouvre un conflit plus général entre l’image d’une esthétique européenne, tendant vers une sobriété plastique, une forme de classicisme de bon aloi face à une vision cliché d’un cinéma outre-Atlantique démesuré, frénétique et David Cronenberg aurait donc le défaut de l’outrance, du moins pour un œil français. Néanmoins, c’est précisément ce goût pour l’extravagance qui fait la résonance d’une œuvre, tantôt étrange et tantôt visionnaire.


Crash est essentiellement l’histoire d’une rencontre. C’est une rencontre entre un écrivain anglais hors du commun et un réalisateur canadien non moins singulier. C’est une rencontre entre l’Histoire techno-scientifique moderne et la culture populaire de l’image, des mass media et de la consommation, émergente dès les années 1950 et dont nous sommes toujours empreints. Cela peut s’observer dans le film par l’omniprésence d’éléments métalliques et synthétiques, voitures, prothèses ou instruments médicaux. Les personnages sont sans cesse entourés d’une faune d’outils artificiels qui sont leurs compagnons et leurs médiateurs, devenus indispensables dans les moments les plus intimes. C’est enfin la rencontre, peut-être la plus forte, entre l’homme et la machine, dans un mouvement de dissolution progressive de l’unité de l’humain. 


Ce caractère profondément ambigu du film, comme de la totalité de l'œuvre de David Cronenberg, en fait un art de la rupture. Cette rupture entre l’héritage humaniste et les spectres d’un nouveau règne, celui des cybernetic organisms - communément désignés sous la contraction « cyborg », inventée en 1960 par les chercheurs new-yorkais Manfred Clynes et Nathan S. Kline - est précisément l’élément qui bouscule le regard de Jean Tulard pétri par la tradition occidentale.


Photogramme du film. © DR


Cette création explore les thèmes de l’hybridation, de la mutation et de la métamorphose. Dans ce récit à la fois soigné et sensationnel, il y a un face à face entre des règnes, a priori opposés. La confrontation est d’abord celle entre le masculin, incarné par les personnages centraux, James Ballard et Vaughan, et le féminin, représenté par Helen Remington et Catherin Ballard. C’est ensuite l’affrontement entre des individus solitaires et leur quête interpersonnelle d'émotions fortes à travers la simulation d’accidents automobiles, au sein d’une sorte de club aux allures de secte. Il s’agit enfin d’un tête à tête entre une forme de néoromantisme noir et les avatars de la pop culture contemporaine, mêlant ainsi la quête isolée et mélancolique d’un amour désespéré et des images kitsch et canailles puisées dans la publicité et la pornographie.


Il y a dans Crash, une réflexion sur la notion de choc. Ce constat, en apparence évident, recouvre à l’examen un ensemble aussi riche que problématique. Il est possible de concevoir l’idée de métamorphose comme un des aspects de cette recherche, dans la mesure où celle-ci vise à penser à la fois la réunion et, par contraste, la division. Le choc suggéré par le titre lui-même fait référence à une parodie des blockbusters hollywoodiens, marchands d'adrénaline, souvent sur fond de consumérisme et de nationalisme déguisé. Il faudrait alors se demander si le heurt en question est celui du spectateur face à des stimuli puissants transmis (dans un sens unique) par l’écran, ou bien celui d’un cinéma original et critique face à un appareil médiatique américain hégémonique. Dans l'œuvre, cette tension autour d’enjeux de pouvoir et de politiques publiques est subtilement amenée par des plans qui mettent le spectateur en situation de voyeur. Les motifs de la sécurité et du contrôle des corps et des esprits sont au cœur du collectif transhumaniste clandestin organisé par Vaughan. Le goût du danger cultivé par ses membres est puisé dans une ivresse de la transgression.  


Dans Crash, le choix de ce motif éponyme est aussi une manière subtile de se réapproprier les armes de la communication de masse, des magazines et de la télévision. Il y a une subversion de l’association entre une belle personne et le désir pour un bien de consommation jugé comme un moteur essentiel pour l’économie. Ici, les automobiles, source de fantasme et blason de l’american way of life, deviennent le centre des dérives d’individus marginaux et volontiers criminels. Les stratégies commerciales pour susciter un désir universel, voire une frénésie, deviennent génératrices d’illégalité et d’un embryon de révolte. Tous ces ressorts visuels et thématiques fondés au service de l’empire industriel capitaliste états-unien deviennent ici des entités mystérieuses et inquiétantes suscitant autant de fantasmes et de désirs que d’interrogations et de malaise. 


Photogramme du film © Carlotta films et l’Atelier distribution.


Enfin, l’auteur amène chacun à se rappeler que le cinéma est avant tout un art d’Hommes et de machines, créant ensemble une simulation de voyage en même temps qu’une observation scrupuleuse du réel. Ce fourmillement conceptuel entre unité et diversité rejoint le propos défendu par Edgar Morin dans son essai d’anthropologie Le cinéma où l’homme imaginaire (2), où ce dernier met en parallèle les inventions de l’avion, avec les expérimentations de Clément Ader vers 1870, et les premiers pas du cinéma, de Muybridge et Marey jusqu’au cinématographe des frères lumières en 1896. David Cronenberg déploie cette pensée dans une mise en abyme du geste filmique. Il est question d’un acte et d’un art singuliers, à la lisière entre miroir et écran, révélateur et enjôleur, reflet et illusion.

Elio Cuilleron


Notes


(1) Jean Tulard, Dictionnaire du Cinéma, Les réalisateurs, éditions Robert Laffont. S.A., Paris, 2007. ISBN : 978-2-221-10832-1

(2) Edgar Morin, Le cinéma ou l’homme imaginaire, essai d’anthropologie, Les éditions de Minuit, 1956. ISBN : 2-7073-0210-0



À PROPOS DE L'AUTEUR


Critique et créateur indépendant, Elio Cuilleron étudie à l’Ecole du Louvre après deux années en classes préparatoires littéraires. Son approche du cinéma est marquée par son regard d’historien de l’art ainsi que sa formation aux humanités. Il est rédacteur pour le blog Contrastes, autour du cinéma d’auteur avec une dimension internationale. L’auteur a aussi travaillé récemment au comité de rédaction de The artnewspaper. Il est ainsi question d’une approche interdisciplinaire, où théorie et esthétique sont indissociables d’un lien personnel et original aux œuvres.


bottom of page