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Best of de Cannes 2024

Le 25 mai, le 77e Festival de Cannes s'est clôturé. Notre journaliste et critique de cinéma, Anna Strelchuk, y a passé près de deux semaines et a regardé environ 40 films. Elle nous dévoile ses cinq films coups de cœur du festival.


1. C'est pas moi, réalisé par Leos Carax

© Les Films du Losange

Le film le plus audacieux, le plus expérimental et le seul exemple acceptable de masturbation intellectuelle narcissique d’un vieux maestro dans le programme du festival. Léos Carax se met nu devant la caméra et, à la manière du Godard tardif (on entend d'ailleurs la voix de Godard dans le film), travaille sur son propre héritage et sa propre mémoire. 


Le réalisateur français aborde à nouveau le thème (caractéristique de ses derniers films) de sa relation avec sa fille et sa défunte épouse, l'actrice Ekaterina Golubeva. Il fait preuve d'un haut niveau de réflexion et d'autodérision, mêlant des considérations sur la « maudite destinée» de notre siècle à la critique des lois fascistes et de l'ultra-patriotisme. Avec l'ironie subtile de Carax, le film fait rencontrer la Poupée d’Annette et David Bowie, il croise des images d'archives de la Seconde Guerre mondiale et de dictateurs actuels, la réalité et le cinéma (qui parfois semble plus réel que la réalité). 


C’est pas moi est une charmante « thèse » de Leos Carax sur sa propre vie et sa filmographie. Un chant du cygne (post)structuraliste qui ne dure qu'une heure et une minute.


Au cinéma le 12 juin

2. Bird, réalisé par Andrea Arnold


©Atsushi Nishijima

Défenseuse de tous les opprimés, chantre du quotidien, Andrea Arnold est revenue au Festival de Cannes avec son poème en prose Bird. Il s'agit d'un conte de fées naturaliste, au sens des mélodrames parlés d'Eric Rohmer. Andrea Arnold travaille dans le genre du cinéma social, mais, contrairement aux films d'un autre réaliste social britannique, Ken Loach, qui aime rajouter un  ton pathétique étouffant, l'œuvre d'Arnold est pleine d'air, de légèreté et de tendresse. Cette approche ne dilue pas le réalisme radical, elle l'éclaire mieux.


Dans Bird, Arnold écrit la biographie d'un homme ordinaire. Dans le comté du Kent, au sud de l'Angleterre, de nos jours, Bailey (Nykiya Adams), quatorze ans, vit dans un squat avec son frère Hunter (Jason Buda) et son jeune père Bug (formidable Barry Keoghan - quelle scène de danse !). Bug est devenu père à seize ans et, extérieurement et psychologiquement, il est plus un poteau pour ses enfants qu'une figure parentale à part entière. Le frère aîné n'est pas non plus réputé pour sa maturité. Bug est sur le point d'épouser sa petite amie, qu'il a rencontrée il y a seulement six mois, et la petite amie de Hunter, âgée de seize ans, l'informe de sa grossesse imprévue. En même temps, Bug aime sincèrement ses enfants, il est émotionnellement présent dans leur vie et, malgré les imperfections de sa méthode d'éducation, il fait la chose la plus importante : il reste à leurs côtés quoi qu'il arrive.


Bailey, quant à elle, est responsable et raisonnable au-delà de son âge. Elle regarde le monde qui l'entoure d'un œil curieux et fait preuve d'un courage remarquable face à la violence qu'elle rencontre quotidiennement. La mère de la fillette vit avec un partenaire abusif avec lequel elle a eu trois autres filles. Bailey, malgré sa peur, défend héroïquement ses sœurs et sa mère. Malgré l'horreur des événements, Arnold ne se laisse pas aller à la condescendance ou à la pitié. Elle raconte l'histoire de ses personnages sur un pied d'égalité, sans les dominer, mais sans non plus se sentir coupable du privilège blanc qui érige souvent un mur entre l'auteur et ses personnages. 


Le regard bienveillant d'Arnold est capté, comme d'habitude, avec une caméra tenue à la main, une pellicule 16 mm granuleuse à haute sensibilité lumineuse et aux couleurs chaudes. Elle est pleine d'admiration pour ses personnages : ceux qui pataugent dans l'obscurité de la violence du monde au feeling. Certains parviennent à y résister, d'autres reproduisent la brutalité par inertie. Mais tous ne sont que des êtres fragiles qui méritent au moins une tentative de compréhension et d'acceptation. Au fil du récit, le réalisme social de Bird se transforme en réalisme magique, et le drame de la vie quotidienne se transforme en tragédie grecque avec un deus ex machina à la fin. Le motif des oiseaux n'est pas effrayant, comme chez Hitchcock, mais apaisant et porteur d'espoir (ne spoilons pas le rôle de l'allemand Franz Rogowski).


Enfin, le film d'Arnold a un son très particulier : la drill britannique se transforme ici en Brit-pop détendue et (soudainement) en Coldplay, et de nombreux accents s'entremêlent : irlandais, écossais, cockney, roadman. Bird est un lieu de réconfort excentrique au milieu de l'enfer, du chaos et des catastrophes de notre monde. Là où les gens ordinaires sont des héros, où les super-héros n'existent pas, et où la vraie famille est celle que l'on choisit, avec des gens dignes de confiance et qui trouvent une vraie force dans leur vulnérabilité.


3. All We Imagine as Light, réalisé par Payal Kapadia


© Condor distribution

Le premier long métrage de la documentariste indienne Payal Kapadia, projeté vers la fin du festival, a laissé une forte impression sur les critiques et le jury et a remporté le Grand Prix. L'histoire est centrée autour de trois femmes : deux infirmières de Mumbai, Prabha (Kani Kusruti) et Anu (Divya Prabha), qui, en compagnie de leur amie commune Parvati (Chhaya Kadam), entreprennent un voyage vers le village de Ratnagiri, au bord de l'océan. 


Ce drame social est empreint de douceur et de tendresse, qui constituent ici une véritable arme contre l'injustice et la culture patriarcale. Kapadia rend visibles les problèmes ancrés dans la société indienne conservatrice : les privilèges masculins, les mariages forcés, la violence et la restriction des droits des femmes. C'est un cinéma à la fois politique et poétique, caractérisé par la contemplation et la détermination, un zeitgeist révolutionnaire qui émerge sous le couvert de la nuit dans la ville magique de Mumbai.


4. Rumours, réalisé par Guy Maddin, Evan Johnson et Galen Johnson


© Rumours 2024

Comédie noire avec Cate Blanchett et Alicia Vikander. Sketch fantasmagorique dans la meilleure tradition de la trilogie Cornetto d'Edgar Wright, dont le pathos anti-bourgeois rappelle L'ange-exterminateur de Luis Buñuel. Sept dirigeants mondiaux se réunissent au sommet du G7 et tentent de rédiger une déclaration commune. Au cours de la réunion, ils découvrent que tout le personnel a disparu, qu'il n'y a pas de réception et qu'il est impossible de quitter le palais où la réunion a été organisée. Le film cite de manière amusante l'action Art et Révolution (1968) de l'artiste légendaire de l’actionnisme viennois Günter Brus à l'université de Vienne, au cours de laquelle il s'est masturbé et a déféqué sur le drapeau autrichien. Compte tenu du degré de folie, il n'est pas surprenant que le réalisateur Ari Aster (Hérédité, Midsommar, Beau is Afraid) figure sur la liste des producteurs exécutifs du film.


5. The Girl with the Needle, réalisé par Magnus von Horn


© Lukasz Bak

Une déclaration puissante et provocante en faveur de l'avortement inspirée par l’expressionisme allemand. Une reconquête féministe et une transgression totale, tournée d'ailleurs par un homme - le réalisateur danois Magnus von Horn, qui combine habilement les techniques des frères Lumière, de Georges Méliès, de Benjamin Christensen et sa propre approche innovante. Il cite aussi généreusement les chefs-d'œuvre des arts visuels de Francis Bacon et d'Otto Dix. 


L'histoire est encore plus étrange lorsqu'on réalise qu'elle est basée sur des événements réels - la vie de Dagmar Overby. La protagoniste Caroline (Victoria Carmen Sonne), dont le mari a disparu pendant la guerre, travaille dans une usine. Sous le coup de cette perte, elle a une liaison avec le directeur de l'usine, mais la mère autoritaire de ce dernier se met en travers de leur chemin. Finalement, Caroline, brisée, accepte un emploi auprès de la propriétaire d'un orphelinat, Dagmar, et de sa fille Jorgen, à l'apparence angélique mais au comportement psychopathique démoniaque. 


Le film aborde un contexte qui n'est pas si étrange pour la culture russophone : il existe des parallèles évidents avec les films d’Alexei Balabanov (en particulier, Des monstres et des hommes) et les romans d'Andreï Platonov (la scène d'ouverture de Tchevengour). Malgré la violence artificielle, ce film est une déclaration contre la guerre et la violence à l'égard des femmes. Il montre comment la peur de sa propre vulnérabilité et la nécessité de se défendre en permanence conduisent à une cruauté encore plus grande.


L'autrice


Anna est journaliste indépendante et critique de cinéma en Master 2 de philosophie à Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Elle a été publiée chez, entre autres, Iskoustvo kino (« L’art du cinéma »), Le Média, KinoPoisk, Afisha, DOXA Magazine. Anna a rejoint notre pôle des Cinesthésies, le ciné-club d’Opium Philosophie se réunissant au Reflet Médicis.


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