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Une frénétique course à l’image dans I… comme Icare

Dernière mise à jour : 9 juil.

Critique écrite suite à la diffusion du film I comme… Icare de Henri Verneuil  par les Cinesthésies, le ciné-club d’Opium Philosophie, au Reflet Médicis le 19 décembre 2023. L’entretien s’est déroulé avec le philosophe Philippe Adam et l’étudiant Pierre Milhau.


I comme… Icare (1979) de Henri Verneuil

Dans un entretien accordé à la Télévision Française (1), Henri Verneuil débat du comportement d’un personnage de son propre film, I… comme Icare, qui administre la mort lors d’une expérience scientifique. « Cet homme ne va pas agir parce qu’il est irrité, en colère ou par esprit de vengeance mais parce qu’il obéit à l’autorité », nous dit Verneuil. 


Ainsi, bien que cette scène centrale d’obéissance d’un personnage à une autorité établie semble avoir décidé de tout le film, Verneuil interroge la politique, ce pouvoir qui, au sens fort, doit régler les affaires publiques mais qui ici sert à régler des affaires personnelles. Mais il questionne aussi l’autorité, au moment même où certains théorisent une crise de l’autorité dans le monde moderne, on voit dans ce film des hommes obéissants soumis à l’autorité scientifique.


La mort du « Juste  » 


I comme… Icare (1979) de Henri Verneuil

Dès l’ouverture du film, les carrosseries luisantes défilent en cortège sur les routes d’asphalte neuves au milieu de grands-ensembles modernes. Une multitude de spectateurs agités sont amalgamés derrière des hordes de policiers lorsqu’une voiture décapotable arrive et dévoile un homme, un Président, qui agite sa main vers la foule. Une musique (signée Ennio Morricone) accompagne les élans enthousiastes de cette foule venue saluer leur Président fraîchement élu. 

Puis, la caméra se déplace et le spectateur entrevoit la scène depuis un balcon situé au sommet d’un immeuble. Le tireur s’apprête à tirer – nous voyons la scène par le trou du viseur – il veut tirer, mais il n’y a pas de munitions dans son arme. Quelques secondes après, pourtant, la foule s’agite, court et s’immobilise au sol : le Président vient d’être tué. Cependant ce n’est pas le tireur que le spectateur connaît et dont l’arme était factice. C’est un autre qui a commis le meurtre. 


Par suite, toute l’enquête à venir du procureur Volney (Yves Montand) tente de connaître le meurtrier de ce Président qui promettait de rendre à la politique le sens fort qu’elle a perdu, à savoir, un pouvoir qui appartient à tous et qui ne sert pas l’intérêt particulier. 


Dès le commencement, le Juste est assassiné, les agents étatiques se contentent d’un coupable qui permet de masquer la réelle identité du meurtrier : l’image est lissée, ordonnée et les plans s'enchaînent dans une logique implacable. Cependant, étant contre les conclusions de l'enquête, Volney va semer une confusion dans ces images et rompre l’ordre politique et donc, l’ordre de l’image. Rompant avec l’image lissée, Volney s’arrache de l’évidence imposée par l’élite dirigeante pour rejoindre l’incertitude et dans cet élan, tout s’agite et se démultiplie à l’écran. 


L’image dans l’image


I comme… Icare (1979) de Henri Verneuil

Dès le début du film, le spectateur assiste à l’assassinat par le biais du viseur de l’arme à feu, puis au débat entre les agents étatiques, le procureur et le public par le biais des écrans de télévision, et enfin à l’enquête du procureur lui-même par le biais d’une projection privée d’images amateurs tournées lors de l’assassinat (les fameux films 8, Super 8 et 16 mm passés et repassés). 


Cette profusion d’images dans l’image place le film dans un rythme effréné qui n’est autre que celui que s’impose le procureur Volney qui n’a qu’un but : recollecter toutes les images tournées le jour de l’assassinat afin d’identifier l’assassin.


Dans cette “course à l’image”, on comprend que Verneuil se sert de l’image interposée pour indiquer des pistes : l’image sert l’enquête, c’est même elle qui met le procureur en présence de la vérité. Mais c’est aussi elle qui la dissimule puisque, trafiquée, l’image trompe le procureur et l’entraîne dans des pistes infructueuses comme lorsqu’il apprend que la photographie du principal suspect a été retouchée. Là encore le spectateur voit une image dans l’image, si bien que ce dernier est perdu dans cette prolifération d'images qui s’intercalent dans le film comme autant d’écrans supplémentaires, de chemins possibles vers une vérité encore floue.


La soumission à l’autorité 


Au milieu du film, peut-être pour soulager le spectateur de l’abondance d’images, Verneuil décide de mettre l'enquête entre parenthèses. En effet, Volney se rend dans un laboratoire de recherche pour comprendre la psychologie de Karl-Éric Daslow (le principal suspect). Lors de cette séquence, Verneuil reproduit l’expérience de Milgram : un moniteur doit donner des décharges électriques à un élève s’il ne prononce pas « le bon couple de mots ». Le procureur assiste à cette expérience qui, en réalité, est autant l’expérience du moniteur que du procureur. En effet, même si Volney n’administre pas les décharges, lui-même ne réagit à l’expérience qu’au bout d’un long moment. “Cette expérience est impitoyable !”- lance Volney au psychologue lorsqu’il lui fait remarquer qu’il a tardé à réagir face à la violence (factice) de l’expérience. Toutefois, c’est aussi le spectateur qui est expérimenté : jusqu’où ce dernier est-il complaisant avec les méthodes engagées par les scientifiques au nom du progrès scientifique ? 


En 1974, Stanley Milgram publie La soumission à l’autorité (2), qui développe notamment le concept d’ « état agentique » pour caractériser l’individu « qui accepte le contrôle total d’une personne possédant un statut plus élevé que le sien [si bien qu’] il ne s’estime plus responsable de ses actes et se voit comme un simple instrument destiné à exécuter les volontés d’autrui. » (p. 167). En effet, pendant un moment le moniteur (qui envoie la décharge électrique) procède à une véritable « abdication idéologique » puisqu’il abandonne ses critères moraux habituels pour se soumettre à une figure d’autorité. 


Toutefois, cette dé-responsabilisation a une certaine limite puisque le moniteur, loin d’être totalement soumis à la conscience scientifique, lance des aides subtiles à son élève pour ne pas devoir lui administrer de choc supplémentaire. Mais ce n’est pas le cas de tous les moniteurs puisque, alors même qu’ils peuvent arrêter l’expérience à tout moment, 65 % vont jusqu’à l’administration de la mort pour servir l’idée, celle d’un progrès scientifique. 


I comme… Icare (1979) de Henri Verneuil

Que justice soit faite, le monde dût-il en périr ! 


Une fois sorti du laboratoire, le procureur retrouve son comportement de dévoué qui pourrait se résumer à l’adage latin : fiat justitia, et pereat mundus (que justice soit faite, le monde dût-il en périr). La recherche de la vérité, menée sans aucune sécurité du procureur, est étrange voire invraisemblable – alors que l’on ne compte plus le nombre de morts qui auraient vu le tueur. 

Mais l’enjeu du film ne réside pas dans la vraisemblance. En effet, tout est spectacle depuis le début : le spectacle autour du Président, le spectacle autour du débat télévisé avec les spectateurs qui posent des questions à l’assemblée, le quasi-spectacle lorsqu’un brigand (spécialement sorti de prison) aide la police à fracturer la porte de l’appartement d’un espion. Lors de la promotion du film, Yves Montand remarque que : 


« [Dans un film] s’il n’y a pas le côté spectacle, il est difficile d’ouvrir certaines portes que l’on veut garder volontairement fermées. On ne veut pas voir la réalité en face, car cela gêne et affaibli. Quand nous avons la possibilité de démontrer certaines choses, je pense qu’il faut le faire. » (3) 

Tout est grossi, tout est grand, et pourtant au milieu de tant d’invraisemblances spectaculaires, la vérité éclate.


Une allégorie de la vérité 


I comme… Icare (1979) de Henri Verneuil

La scène finale rappelle non seulement la mythologie grecque – avec le mythe d’Icare, dont les ailes de cire sont tombées après avoir volé trop près du soleil – mais aussi la philosophie platonicienne, notamment la dernière phrase de l’allégorie de la caverne lorsque Platon se demande : 


“Si l’on ne dirait pas de [celui qui a vu la lumière de la vérité] que, de son ascension vers les hauteurs, il arrive la vue ruinée, et que cela ne vaut pas la peine, de seulement tenter d’aller vers les hauteurs ? et celui qui entreprendrait de les délier, de leur faire gravir la pente, ne crois-tu pas que, s’ils pouvaient de quelque manière le tenir en leur main et le mettre à mort, ils le mettraient à mort, en effet ? — C’est tout à fait incontestable, dit-il.” Platon, République, VII (4)

En effet, ayant découvert une puissante machinerie étatique qui promeut la corruption en servant l’intérêt particulier, le procureur est tué dans son bureau par le tir d’une balle qui, traversant la paroi vitrée, l’atteint directement. Sa lente chute au ralenti — rappelant la scène des miroirs avec Rita Hayworth dans La Dame de Shanghai (1947) d’Orson Welles — peut permettre au spectateur de se demander : jusqu’où peut-on et doit-on aller par amour de la vérité ?


Plus encore, à l’aube des années 1980, Verneuil semble inquiet de la nouvelle décennie qui se profile et décide de se tourner vers les origines de la littérature et de la pensée. En effet, comme Socrate – lequel boit la ciguë pour, entre autres, ne pas se défendre des accusations qui lui sont faites par les tyrans athéniens – Volney trouve la mort dans sa recherche de la vérité, une mort également donnée par des tyrans d’un autre genre, à tel point qu’on ne les voit ni faire ni agir. 

Toutefois Socrate ne ressemble pas à Volney puisque Socrate, alors qu’il peut s’échapper, accepte de se donner la mort afin de respecter la loi et Volney est assassiné parce qu’il va contre un pouvoir, gangrené de l’intérieur, qui refuse de le protéger adéquatement. Verneuil nous décrit la lente propagation d’un poison qui gagne la sphère politique et la sert jusqu’à rendre le Juste faible et l’Injuste fort, comme les Sophistes pendant l’Antiquité qui transformaient le discours faible en discours fort par des artifices rhétoriques spécieux. 



*


Avec I comme… Icare, les images et les écrans se multiplient, il y a dans l'air comme un danger. À la fin du film, tout va plus vite que l’enquête du procureur Volney : la musique de Morricone s’accentue et se fait plus présente, elle semble nous avertir d’un danger imminent. En effet, Volney analyse ce qu'il voit mais la dernière révélation qu’il obtient de son enquête lui sera fatale puisqu’une enquête menée solitairement ne peut aboutir qu’à la mort : Volney ne voit pas suffisamment à temps que le vinyle possède un message codé et quand il s’en rend compte, c’est pour trouver la mort. 


Ainsi, Verneuil propose l’idée d’une société soumise à la rapidité, dans laquelle seul le plus rapide survit et peut achever ses projets (5). Si le spectateur ne manque pas de percevoir le parallélisme identitaire Henri Volney / Henri Verneuil, ne peut-on pas y déceler la propre inquiétude du réalisateur d’assister à la naissance d’une société dont la vitesse semble incontrôlable ? 


Plus profondément, Verneuil, d’origine arménienne, est sans doute soucieux d’une possible résurgence d’un génocide (6) puisque, depuis la publication d’Eichmann à Jérusalem (1963) par Hannah Arendt (7), nous savons que le génocide a été possible non seulement par l’obéissance à l’autorité mais également par la rapidité des fonctionnaires à accomplir leur mission. 

Verneuil nous propose un film inquiet sur un avenir moins radieux que ne le promet le progrès scientifique. De même, dans ce monde considéré comme imaginaire, le pouvoir politique outrepasse la loi et baigne dans le mensonge généralisé, si bien que l’autorité appartient non pas aux décisionnaires étatiques mais à des entités abstraites qui asservissent le pouvoir à des fins personnelles. En effet, l'identité de l’assassin étant protégée par un agent des services secrets, c’est un pouvoir gangrené et corrompu qui se maintient ; si bien que, surpris par l’échec de Volney, on se demande s’il est de l’essence de la vérité d’être impuissante et de l’essence même du pouvoir d’être trompeur.


NOTES


(1) “Entretien avec Henri Verneuil et Yves Montand pour la promotion d’I… comme Icare”, Antenne 2 Le Journal de 20H, réalisé par Georges Begou, 1979. Archive INA. 

(2) MILGRAM, Stanley, Obedience to Authority, Harper and Row, 1974, trad. fr. La soumission à l’autorité. Un point de vue expérimental, Paris, Calmann-Lévy, 1974. 

(3) “Entretien avec Henri Verneuil et Yves Montand pour la promotion d’I… comme Icare”, Antenne 2 Le Journal de 20H, réalisé par Georges Begou, 1979. Archive INA. 

(4) PLATON, La République, tr. G. Leroux, Paris, GF, 2016.

(5) En cela le film est proche de la pensée d‘Harmut Rosa qui considère que l'expérience majeure de la modernité est celle de l’accélération. HARTMUT, Rosa, Beschleunigung. Die Veränderung des Zeitstrukturen in der Moderne, Frankfurt am Main, Suhrkamp 2005, trad. fr. Didier Renault, Accélération. Une critique sociale du temps, Paris, La Découverte, 2010.

(6) Ici Verneuil évoque directement cette hypothèse : La soumission à l'autorité | INA

(7) ARENDT, Hannah, Eichmann in Jerusalem: A Report on the Banality of Evil, New York, Viking Press, 1963, trad. fr. A. Guérin, Eichmann à Jérusalem : Rapport sur la banalité du mal, Paris, Gallimard, 1966.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Licencié en histoire-géographie et en philosophie, je suis aujourd’hui étudiant en master d’histoire de la philosophie à la Sorbonne. J’ai participé à l’organisation du Festival de cinéma Aflam à Marseille en 2023


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