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Ils nous ont oubliés : brouillard autour de l’existence

Dernière mise à jour : 13 mars


Ils nous ont oubliés met en scène les vies de Konrad, sa femme, infirme, et son infirmière. Pour pouvoir écrire son traité sur l’ouïe, Konrad a décidé de les faire s’installer dans la Platrière, une carrière de gypse destinée à la production de plâtre, encerclée par une vaste forêt dans laquelle des chasseurs défilent. C’est à l’intérieur de ce lieu angoissant, où le son de tirs marque un certain rythme dans la pièce,  que le couple de Konrad s’ébranle, sans les laisser indemnes. Au contraire.


© Christophe Raynaud de Lage

Ma première approche de la pièce s'est faite à travers le texte. En le lisant, j'y ai repéré une dimension comique — Konrad, sa femme et l’infirmière se ridiculisent par leurs échanges dissonants et leurs obsessions —, qui ne correspondait pas à l’atmosphère angoissante, lugubre et bizarre établie par la mise en scène de Séverine Chavrier sur la Grande Scène de la Colline. Athmosphère installée dès l’entrée des spectateurs. Comment s’explique notre immersion oppressante dans le monde dramaturgique de Chavrier ? Ce texte-souvenirs a pour vocation de clarifier ces questionnements.


Quand le batteur commence à jouer, des comédiens masqués viennent construire (déconstruire ?), l’espace scénique. Chacun armé d’une hache, ils abattent les murs de la Plâtrière : Ils nous ont oubliés débute plongée dans le brouillard et la pénombre. 


Avec une fine toile en tulle scindant la scène de la salle et d’où sont retransmis des vidéos en direct, la scénographie de Louise Sari propose une matérialisation du Quatrième Mur. Ce dispositif, suppléé de deux autres surfaces de projection (le mur de la Plâtrière, un cyclorama, terme désignant une toile tendue en fond de scène) constitue foncièrement l’ambiance étrange de la pièce. A plusieurs reprises, les comédiens apparaissent par l’intermédiaire de projections. Par exemple, Konrad cuisinant est enregistré en direct et cette captation est projetée sur le mur de la Platrière. Si nous ne faisons pas l’expérience des personnages avec nos sens, comment pouvons-nous prouver leur existence ? Et s’il ne s’agissait pas plutôt d’apparitions fantomatiques ? À garder à l’esprit : Ils nous ont oubliés commence par la découverte du corps de Mme Konrad. Et si chaque actant n’incarnait-il pas un revenant, enfermé sur le plateau de la Platrière ? 


Le dispositif scénographique retransmet des captations de ce que l’on ne perçoit pas avec nos yeux : l’invisible est ainsi rendu visible. Pour autant, l’invisible reste diffus. 


© Christophe Raynaud de Lage

À la vue de ces innombrables intrusions, on peut s’interroger sur la matérialité de la Plâtrière. Ses murs semblent transparents, invisibles, inexistants. Sans délimitation, comment établir un espace ? De même que, comment croire à l’existence d’un lieu quand il est dissimulé et uniquement représenté (c’est-à-dire non présenté, rendu présent) sur un écran de projection ? Je me réfère à la cuisine, au bureau et au séjour de la Plâtrière, ainsi qu’à la cave, couverte par des rideaux bien qu’ils soient retirés après le premier entracte.


Les cycloramas créent un entre-deux entre le songe et le réel, une dimension parallèle dont on ne peut certifier la vraisemblance. Toute la mise en scène de Chavrier se fonde sur cette incertitude. On peut penser à l’ouvrage de Konrad, son essai, qui accapare ses pensées et concentre ses répliques, alors qu’il n’aboutit jamais. Konrad réfléchit, rédige, oblige sa femme à reproduire des exercices bizarres de diction pour qu’il soit inspiré sur son traité sur l’ouïe. Mais rien n’y fait : ce dernier n’avance pas. Est-ce que Konrad travaille vraiment ? 


Et sa femme, existe-t-elle véritablement ? C’est cette question que j’ai gardé en tête tout au long du premier acte. Effectivement, je me situais dans les premières rangées à gauche, et d’ici, il m’était impossible de la voir autrement que filmée et retransmise sur le mur central  de la Plâtrière. Tandis que mes camarades à droite pouvaient suivre ses agissements. La metteuse en scène comptait probablement jouer avec ce trouble sur la mort de la femme de Konrad. 

L’étrangeté de la pièce se voit renforcée par les masques dont s'affublent les visiteurs. Cet accessoire, au-delà de cacher leur visage et leurs expressions faciales, dénature leur humanité. Nous, spectatrices et spectateurs, sommes confrontés à des créatures monstrueuses aux répliques rares, au comportement anodin mais à la silhouette humaine. Comme n’importe quel animal, ces créatures mi-humaines mi-chimériques peuvent inventer ou connaître des moyens de communication, mais, à l’image de l’humain, elles paraissent dépourvues de logique, et de morale.


Ils nous ont oubliés marque par les doutes que la pièce induit. Les visiteurs de la Plâtrière existent-ils, ainsi que la femme de Konrad, et même l’infirmière ? Ce dernier a-t-il réellement un essai en tête ? Impossible de trancher.



À PROPOS DE L'AUTRICE


Étudiante en deuxième année de DN MADE Scénographies, j’aime l’art et interroger ma réception des œuvres.

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