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À Calais, la répression des exilés s’accroît et modifie le visage de la ville

Dernière mise à jour : 12 juil. 2023


Cet après-midi, je me rendais à la BnF. La Bibliothèque nationale de France est un endroit coupé du monde, tout le monde s’accorde à le dire. Dans ce monstre de verre et d’acier, immense édifice célébrant l’art et le savoir, on croise de riches retraités et touristes fortunés, des universitaires accomplis comme en devenir. Pourtant, tandis que je marchais dans la longue allée déserte et silencieuse, mon regard, qui jusque-là parcourait le mur illustré, se trouva soudainement happé par des images du monde : le travail de la photographe Paloma Laudet, sa série intitulée No Man’s Land, documentant avec une triste beauté les paysages dystopiques des alentours de Calais.


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© Paloma Laudet

Calais est une forteresse


Grillages, obscurité, ciel gris, barbelés, murs, « Danger de mort » sur un panneau, neige fondue, terre sale, ligne de chemin de fer, train de marchandise, tentes sous un pont, lumières de la ville dans la nuit, « Free Syria » écrit sur un mur, « Accès interdit » sur un panneau, « Wall Kill » écrit sur un autre mur, pierres grises et noires sur une plage, sable obscur, arc-en-ciel derrière une barrière renversée.


Dans sa description de No Man’s Land (œuvre réalisée entre mars 2020 et novembre 2021), Paloma Laudet écrit


La ville, avec le soutien de l’État, a mis en place une politique de répression envers les centaines d’exilés toujours présents à Calais. En 2020, trois mille mètres carrés d’espaces verts et de forêts ont été évacués, rasés puis clôturés pour éviter la formation de nouveaux camps. Mais surtout, près de 26 000 panneaux de clôtures, parfois électrifiés, ont fleuri partout dans la ville. Ces dispositifs anti-migrants touchent aussi les Calaisiens qui sont privés de certains espaces et subissent eux aussi ces clôtures au quotidien. Ces murs, clôtures, barbelés, caméras de vidéosurveillance et matériaux de détection infrarouge rendent les 30 kilomètres entre Calais et Douvres quasiment infranchissables en véhicules. De ce fait, les exilés prennent de plus en plus de risques pour traverser le détroit notamment en petits bateaux. Selon la préfecture maritime, en 2021, entre le 1er janvier et le 31 juillet, douze mille personnes ont tenté de traverser la Manche en bateaux, contre environ 2 300 en 2019. En 20 ans, plus de 346 exilés sont morts en tentant de rejoindre l’Angleterre… (1)

Ce qui est d’abord frappant au travers de ces images, c’est leur laideur, leur noirceur. Des murs, encore des murs, des barbelés et des grillages. Au travers de ces images, Calais, la ville, apparaît comme une citadelle singulière, non pas défensive, se dressant face à une armée, mais offensive. La ville se dresse devant la misère du monde que représentent des tentes sous un pont ou au pied d’un mur, les êtres humains qui tentent d’y dormir. Calais est ici une forteresse. Au travers de ces images, on reconnaît que l’oppression se donne le visage d’oppression, sans détour par le sophisme architectural ou l’urbanisme idéologique. Et c’est peut-être ce qui est le plus intriguant. Le travail de Paloma Laudet nous pousse à considérer la « dystopisation » de Calais comme l’illustration de la radicalisation d’un appareil répressif d’État en tant que conséquence de l’exacerbation des antagonismes de classes sur la scène géopolitique internationale (2).


Lumières dans la ville


Libération écrivait, pour commenter No Man’s Land :


Un état des lieux d’autant plus glaçant que désincarné, qui épouse les contours d’un univers carcéral, sinon concentrationnaire, où les murs, toujours plus hauts, et les barbelés, toujours plus acérés, peuvent tuer, comme le dénoncent un graffiti maladroit sur une paroi « Wall Kill », ou les stigmates de candidats à l’évasion recalés. (3)

Le travail de Paloma Laudet montre qu’à Calais comme nulle part ailleurs sur le territoire français, la fonction répressive de l’État se montre sans détour. Nous sommes amenés à reconnaître là l’œuvre d’une « machine » de répression (4), d’une société d’oppression. Une image saisissante montre une ligne de tentes installées sous un pont dont le bas est illuminé de bleu. Il faut ici voir la manière dont il suffirait de supprimer le bas de l’image pour n’obtenir qu’une vue ordinaire d’une ville le soir. Le haut correspond à la norme, le bas l’au-dehors. Seulement, l’image est complète et le bas est bel et bien là.


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© Paloma Laudet

« Dans le centre-ville de Calais, la mairie a fait installer des lumières bleues sous les ponts pour empêcher les migrants d’y dormir. Calais, le 26 décembre 2020. » commente Paloma Laudet sur son site.


La lumière dans la ville, ordinairement, a pour fonction d’éclairer, de révéler, c’est-à-dire maintenir l’espace urbain sous le regard. Pourtant, dans l’ensemble des images de nuit que comporte No Man’s Land, particulièrement celle-ci, la lumière remplit non seulement une fonction de répression mais remplit aussi une fonction de dénégation. Il s’agit ici non pas d’éclairer un espace pour empêcher des crimes de s’y produire – de réprimer indirectement le crime – mais de priver les migrants de leur sommeil, leur repos, les empêcher d’exister.


Précisément, on réprime les migrants en tant que migrants. Il y a là répression sans illégalisme, ou, plutôt, il y a répression du sommeil, du repos, de l’existence des personnes exilées en tant qu’illégalismes. Et c’est finalement ces illégalismes qui appellent, nécessitent, pour l’État, le déploiement de tout ce que Libération décrit comme un « arsenal répressif érigé contre les migrants ». Parce qu’au travers de cette répression, il y a la dénégation raciste par les autorités calaisiennes, l’État, des personnes exilées elles-mêmes. Je crois, au fond, que c’est le message que nous transmet le plus éloquemment No Man’s Land.



Notes

  1. Pour une méditation, entre autres, des enjeux d’économie politique à l’origine de la crise des réfugiés et des solutions géopolitiques pour y remédier, lire La nouvelle lutte des classes. Les vraies causes des réfugiés et du terrorisme de Slavoj Zizek, éditions Fayard, 2016.

  2. Manifeste, 18 Brumaire.


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